mercredi 11 mars 2009

La théâtralité


par Nicolas Evreinoff

«Un jour, qui fut vraiment un beau jour, je compris que sans l'élément théâtral honni par les positivistes du monde, nous risquions véritablement de perdre le goût de l'existence qui deviendrait sans cet épice un plat trop fade pour être avalé. Je compris la raison pour laquelle l'existence de l'homme est transformée, de sa naissance au tombeau; éducation, plaisirs, guerres, exercices de la justice, pompe de la religion, que sont-ce sinon des espèces de représentations? Il est peut-être suspect de considérer la vie à partir de cette théâtralisation, mais concevoir le théâtre à partir de cette conception de la vie n'est pas sans influencer profondément et pratiquement les rapports de la scène et de la réalité.»

La théâtralité est pré-esthétique et non pas esthétique, par la simple raison que la transformation, qui est l'essence de tout art théâtral, est plus primitive, plus facile à réaliser que la formation qui est l'essence des arts esthétiques. Et je crois qu'au commencement de l'histoire de la culture humaine, la théâtralité joua le rôle de pré-art.

Le théâtre, en tant qu'institution permanente, est issu de l'instinct de théâtralité, et non pas de la religion, de la chorégraphie, de l'esthétique, ou de tous les autres sentiments. Psychologiquement parlant, il n' y a qu'un pas de la mascarade de l'homme primitif dans sa vie quotidienne au théâtre dans le sens étroit et technique du mot. En vérité, n'est-il pas naturel que l'homme qui pare à la monotonie de son existence incolore par des spectacles, sous prétexte de mariage, mort, justice, etc..., les organise également sans autre prétexte que celui de prendre plaisir au spectacle lui-même?... D'ici découle l'institution d'acteurs professionnels.

Ce n'est pas le naturalisme, mais la qualité convaincante des choses vues sur scène qui donne naissance aux illusions théâtrales. Ce n'est donc pas le sujet lui-même qui doit être montré au théâtre, mais une image du sjet, non pas de l'action elle-même, mais la représentation de l'action...

Peut-être bien que le réel problème de la scène c'est de donner quelque chose d'aussi éloligné que possible de la vieille et maussade réalité. Mais ce quelque chose de non naturel doit être persuasif, plein de vérité, d'une nouvelle vérité triomphante qui n'a rien à voir avec ce que nous appelons vérité derrière un comptoir de pharmacie, dans une banque ou dans un cabinet d'avocat.

(In Histoire du théâtre russe)

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Je trouvais intéressant ce petit texte d'Evreinoff, auteur dramatique russe, acteur, théoricien et historien de théâtre (1879-1953). D'autant plus que depuis quelques jours, je travaille à l'articulation de mon sujet de recherche pour les études doctorales autour, en quelques sortes, de la théâtralité...

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