dimanche 31 mai 2020

Une (très) brève histoire de l'affiche et du programme...


Je l'avoue: je ne m'étais jamais vraiment posé la question à savoir d'où venaient ces traditions de l'affiche et des programmes au théâtre. 

C'est donc au détour d'une lecture en diagonale d'un livre numérique, Curiosités théâtrales anciennes et étrangères de Victor Fournel, paru en 1855, qu'une petite phrase a répondu à cette non-question!


Mais Cosme d'Oviédo reste pour le moins mystérieux. J'ai beau chercher, je ne trouve rien sur son compte sinon cette anecdote d'inventeur de l'affiche... Il restera donc - pour le moment du moins - un autre illustre inconnu!

(Sinon, le Dryden mentionné est, bien sûr, John Dryden.)

samedi 30 mai 2020

Superstitions d'artistes

Dans les coulisses de théâtre règne tout un monde de superstitions tenaces et charmantes: un tel refait toujours le même trajet exactement à la même heure... une telle s'habille et se maquille toujours dans le même ordre... un tel refait systématiquement tous ses déplacements... une telle fait toujours le même signe avant d'entrer en scène... un tel refuse de voir son costume se faire laver... une telle porte toujours sur elle un porte-bonheur... etc. À quel point sont-elles ancrées chez les interprètes? C'est assez étonnant!

De ces superstitions, j'en ai relevé de nombreuses déjà sur ce blogue... et il est possible de lire tous ces billets ici.



Radiomonde, du 29 juin 1946:

vendredi 29 mai 2020

Dans le chariot de Thespis

Timbre grec de 1966, commémorant le 2 500e anniversaire du théâtre (!)

Il y a quelques jours, j'ai fait référence, dans un billet portant sur l'origine possiblement égyptienne du théâtre (ici), disant qu'elle était occultée par le l'histoire grecque qui attribue cette fondation à un homme: Thespis.

Qu'en est-il alors de la version officielle?

Voici ce qu'en dit Léon Moussinac dans Le Théâtre - des origines à nos jours (la référence complète se trouve dans le billet que je viens de citer):

Il est de tradition d'attribuer à Thespis, venu d'Icarie vers le milieu du VIe siècle et arrivé à Athènes avec un chariot transportant ses accessoires (chariot qui lui servait le plus souvent de scène), les premières formes réelles du théâtre.  C'est que Thespis était vite devenu populaire dans les villes où il s'était produit et que sa réputation fut bientôt telle dans toute l'Attique qu'on fut obligé de le faire participer au programme des fêtes du concours de tragédie qu'avaient inauguré les Grandes Dionysies.

Au choeur, enrichi d'éléments divers, Thespis aurait ajouté, dans les intervalles du chant, des parties accessoires qui se distinguaient par l'intervention d'un mètre différent. Ce faisant, Thespis aurait substitué un acteur véritable à l'improvisateur qui remplissait précédemment ce rôle de façon nécessairement un peu hasardeuse. Dès lors, ces chants à une voix (monodies) ont pris le nom d'épisodes; ceux-ci ont constitué par la suite la partie essentielle de la tragédie. On prête encore à Thespis d'avoir substitué au masque primitif, le plus souvent taillé grossièrement dans une écorce, un masques de chiffons et de stuc peint, donnant aux personnages représentés non plus des traits monstrueux, mais une expression noble. Ainsi une telle traduction de la figure humaine aurait-elle contribué au passage du divin à l'humain dans la tragédie. 

Wikipédia (ici) y va d'autres détails: Thespis serait né vers 566 avant J.C et serait monté pour la première fois sur la scène en 534 avant J.C. (probablement le 23 novembre... quelle précision!)... 

Mais après toutes mes petites recherches, je reviens encore une fois vers le Dictionnaire encyclopédique du théâtre de Michel Corvin qui me semble encore le plus complet, le clair:

THESPIS (près de Marathon, Grèce, VIe siècle av.J.-C.). Tous les documents s'accordent à reconnaître en ce personnage qui débute dans la carrière vers 560 av. J.-C., l'inventeur de la tragédie grecque. C'est lui qui, le premier, a l'idée de donner un «répondant» (hypocritès) au choeur, créant ainsi l'amorce du dialogue dramatique. C'est lui également qui, le premier, introduit la fiction dramatique empruntée le plus souvent aux aventures des héros de la mythologie. Malgré les réticences de Solon, les représentations que donne Thespis dans les campagnes, au cours des fêtes dyonisiaques, avec pour seul équipement son chariot ambulant qui lui sert de scène, connaissent un vif succès. Le nouveau genre est reconnu officiellement par Pisistrate qui, vers 546 av. J.-C., organise le premier concours de tragédies aux Grandes Dionysies d'Athènes. Thespis, qui assume tous les emplois de poète, acteur, metteur en scène, obtient le premier prix avec un drame qu'il a composé et interprété lui-même. Nous n'avons conservé aucune oeuvre de Thespis, mais il semble avoir été un inventeur de génie dans des domaines aussi divers que la poésie dramatique, la musique, la chorégraphie, son talent de compositeur égalant celui de l'exécutant.

Pour terminer, voici une chanson, Le Chariot de Thespis, dont le texte serait peut-être de Jacques Prévert (à partir d'un extrait du Capitaine Fracasse de Théophile Gauthier, qui reprend l'idée du chariot ambulant transportant des comédiens).

jeudi 28 mai 2020

Défi des «10 productions marquantes»

Depuis quelques semaines, sur Facebook, le défi artiste/performance où il faut présenter 10 photos de soi, sans explication.

J'ai choisi de faire une variante: choisir dix productions marquantes (en faisant abstraction de toutes les autres!) mais surtout, expliquer pourquoi elles le sont sinon l'exercice me semble bien incomplet! 

Alors voilà:

1 - IPSO FACTO - COURTEPOINTE DÉSAMOUREUSE (Théâtre 100 Masques, mars 2001)


Loin d'être mon meilleur texte... mais cette production restera toujours marquante: c'est ma toute première mise en scène et mon tout premier projet avec le Théâtre 100 Masques que je venais de joindre à l'automne précédent.

2 - LE CHOEUR DU PENDU (Théâtre 100 Masques, octobre 2003)


De tous mes textes, l'un des plus satisfaisants. Qui coìncide aussi avec le début de ma maîtrise (bien qu'il n'y ait aucun lien). Un premier travail choral qui lance toute une exploration de ce mode théâtral qui reviendra à de nombreuses reprises!

3- AU BOUT DU FIL (Théâtre Mic Mac, avril 2004)


Ma première incursion au Théâtre Mic Mac... avec un texte étrange qui a donné, avec le recul, ma mise en scène la plus «expérimentale». C'est la pierre d'assise d'une relation avec un milieu théâtral qui a participé à mes plus belles expérimentations.

4- LES REINES (Théâtre Mic Mac, avril 2007)


Encore au Mic Mac, l'un des plus beaux défis - avec une magnifique équipe - sur l'un des plus beaux textes du répertoire québécois. C'est aussi la première fois que je me suis réellement attaqué à une oeuvre «sérieuse».

5- LA DÉFONCE (Théâtre Mic Mac, avril 2010)


Que dire que je n'ai déjà dit sur ce spectacle... C'est là l'expérience et la proposition la plus audacieuse, la plus grisante, la plus enrichissante, la plus troublante et la plus «sereine». L'impression d'avoir atteint un sommet. Et vivre depuis avec une forte nostalgie artistique et l'objectif de retoucher ce moment de grâce. 

6- L'ASSEMBLÉE DES FEMMES (Théâtre 100 Masques, juillet 2010)


Là aussi, d'une certaine façon, l'un des spectacles audacieux et des plus fous de ma liste... et un plaisir fantastique de plonger dans ce texte antique qui ne recule devant aucune grossièreté avec une distribution toute féminine!

7- ORPHÉE AUX ENFERS (SALR, février 2013)


Orphée marque le début de mon association avec la SALR qui durera quelques années. Première oeuvre lyrique, premier spectacle d'envergure (dans une esthétique que je trouve encore parmi les plus réussies), rencontres exceptionnelles avec des choristes, des solistes, des accompagnateurs, un chef d'orchestre!

8- LA FILLE DU TAMBOUR MAJOR (SALR, février 2014)


Un peu comme la précédente, cette production a surtout été marquée par des rencontres avec toute une équipe artistique! Que de plaisir en répétition! Un des spectacles où, comme metteur en scène, je me suis le plus amusé. Un spectacle bonbon! 

9- LE REVIZOR (Théâtre 100 Masques, juillet 2015)


Parfois, un texte comme celui-là trouve sa raison d'être dans un contexte qui accentue son déploiement. Un texte que j'ai longtemps lu, relu, travaillé pour permettre une production. Comme un aboutissement attendu. De beaux personnages! Et une distribution fantastique encore là. 

10- LES MAINS ANONYMES (Théâtre 100 Masques, novembre 2016)


Ah. C'est l'équivalent de La Défonce. L'impression d'avoir atteint un sommet littéraire (bon, il faut nuancer l'effet pompeux de la déclaration!) et une maîtrise de sa mise en scène. Puis l'interprétation en était magistrale. Une oeuvre que je reprendrais encore et encore et encore.


Voilà.

Mais encore une fois, je laisse de côté de nombreux autres projets qui m'ont stimulé d'une façon ou d'une autre et qui m'ont procuré de beaux moments artistiques.



mercredi 27 mai 2020

La fondation du théâtre, une affaire égyptienne?

En posant la question à tout venant d'où et quand a été inventé le théâtre, une réponse quasi unanime ressortira: de la Grèce antique. 

Tous s'entendent à peu près pour partir le compteur à ce moment. Même si tous s'entendent aussi que l'imitation dansée et chantée autour d'un feu - ancêtre préhistorique du théâtre - existe depuis que l'Homme existe.

Mais la Grèce de Thespis occulte peut-être un prédécesseur d'importance: l'Égypte ancienne!


On croit  pouvoir dire aujourd'hui que, mille ans avant la naissance de la tragédie grecque, et contrairement à ce qu'ont affirmé les Grecs eux-mêmes ainsi que les archéologues du XIXe siècle, l'Égypte aurait inventé le théâtre. En effet, jusqu'à la publication par Kurt Sethe, en 1928, d'un papyrus dramatique, sorte d'aide-mémoire d'un maître de cérémonies qui devait assurer l'organisation des mystères sacrés, la discussion ouverte autour des textes relatant le Mystère d'Osiris à Abydos, par exemple, avait permis de supposer que le théâtre proprement dit n'avait pas existé en Égypte. [...] Les découvertes récentes faites par le docteur Étienne Drioton, notamment d'une représentation de «ballet», puis celles, en 1942, par MM. Blackman et Fairman, de trois textes dramatiques accompagnant les bas-reliefs du temples d'Edfou, ont permis cette fois d'envisager une conclusion différente. De ces derniers textes, il a été possible de dégager des fragments dramatiques empruntés à des représentations très anciennes (probablement remontant à la XVIIIe ou à la XIXe dynastie [soit de -1550 à -1180]): 1- un drame sacré joué au moment de la Fête d'Horus [...] (le texte comporte des indications scéniques relatives au jeu des acteurs et révèle qu'il s'agit de représentations à grand spectacle avec décors, accessoires, acteurs nombreux, figuration, danses symboliques ou rituelles, ballets, etc.); 2- un drame de caractère moral, à intentions psychologiques, dans le genre de ceux qui mettaient en scène Isis (tel le drame Le drame d'Isis et des sept scorpions) «où les dieux étaient traités comme des humains, ainsi que plus tard les Grecs devaient faire dans leurs tragédies. Ces deux pièces, qui datent du Nouvel Empire [-1500 à -1100], sont en vers, alors que les plus anciennes sont en prose: elles comportent des choeurs. Mais on demeure ignorant des lieux et de la façon dont elles furent représentées (avec intermèdes, danses et musique?). En tout cas, elles semblent l'avoir été annuellement à Edfou, sur les rives du lac sacré, apparemment en dehors du temple, à l'occasion de grandes fêtes en l'honneur d'Horus. Elles comportaient certainement de nombreux tableaux.

Le théâtre égyptien était donc dominé par le caractère religieux, souvent rituel, mais se différenciait beaucoup des représentations religieuses d'essence mystique. On peut penser, selon les indications qu'on possède, qu'il avait même parfois un sens politique, affirmé essentiellement au sortir du temple.

Ce passage est tiré de l'ouvrage Le Théâtre - des origines à nos jours par Léon Moussinac, publié en 1957 chez Le Livre contemporain - Amiot et Dumont

Intéressant, comme remise en perspectives! 

Pour aller plus loin dans cette exploration des débuts égyptiens du théâtre qui nous sont beaucoup moins connus, voici deux autres articles:







mardi 26 mai 2020

Quand Phèdre perd des plumes pour en retrouver


Je crois encore que l'un des plus beaux textes français de la littérature dramatique est le Phèdre de Jean Racine, écrit et présenté en 1676-77.

Phèdre est, avec Médée, Hermione (dans Andromaque et non pas dans Harry Potter!) et Hedda Gabbler parmi mes personnages féminins préférés: toutes des femmes fortes et détruites tout à la fois. Passionnées et lucides. Terribles et cruelles pour elles-mêmes, pour les autres. Des abîmes de violence...

Bref, la lecture de ce texte classique durant ma première année de cégep a été une bougie d'allumage plutôt convaincante... 

Une histoire complexe. Phèdre, mariée à Thésée, adore d'un amour inextinguible (punition d'Aphrodite pour des antécédents familiaux), le fils de celui-ci, Hippolyte, qui lui-même aime Aricie, une prisonnière de son père, etc. Le tout, dans une langue ciselée, forte, monument du classicisme. 

Mais au final, outre la qualité des vers, qu'en est-il vraiment du caractère des personnages, de cet Hippolyte et de cette Aricie (qui sont relativement accessoires chez Racine)? Et pourquoi tout ce désastre?

Pour avoir une autre idée de la dynamique entre ces personnages, pour comprendre les caractères en présence et la situation, il faut retourner quelques siècles en arrière. 

Chez Euripide. 

Là, dans son Hippolyte porte-couronne, écrit en 428 avant Jésus-Christ (il aurait écrit un Hippolyte voilé aujourd'hui perdu,voir cet article), se dresse tout à coup un jeune homme fougueux, qui se réclame d'une pureté charnelle, qui n'a d'égard que pour Diane, la déesse de la chasse, méprisant les jeux sensuels d'Aphrodite. Et il y a Phèdre, la belle-mère dont la famille est maudite par ses intrigues amoureuses, en pâmoison devant le bellâtre. Les deux deviennent, pour la déesse de l'Amour, des instruments de vengeance et les déesses en cause prennent position et interviennent et font des pauvres humains des jouets pathétiques. Un jeu d'échec infernal. Dans cette version, pas d'Aricie (qui contrevient, en un sens, à la matière brute et fatale que doit être Hippolyte). Que la vertu versus la passion. Que l'arrogance versus la résignation. Les attaques sont incisives. Les coups portent profondément. Les personnages ont une toute autre dimension.

Après être passer chez le Grec, il faut faire un détour par le Latin. 

Chez Sénèque. 

Pas qu'il soit meilleur, mais bien parce qu'il donne une version un peu différente qui éclaire autrement cette histoire. Car lui aussi se commet dans une tragédie, Phèdre (ou Hippolyte, c'est selon...) écrit quelque part au cours du premier siècle après Jésus-Christ. 

Si dans l'ensemble, il garde le même schéma qu'Euripide, les mêmes caractères (avec encore l'absence d'Aricie), il développe surtout le tourment de Phèdre et de son aveu, son lien avec Thésée.

D'une version à l'autre (Euripide-Sénèque-Racine), il est fort fascinant de voir les partis pris... de voir comment le récit évolue, de voir comment les personnages se contruisent, se refondent. Et surtout, quand on revient dans la beauté qu'est le texte classique, de multiples échos se retrouvent au détour de chaque vers...

Conclusion... D'un point de vue littéraire, Racine, sans aucun doute... quoique. Mais d'un point de vue ramatique, Euripide.

dimanche 24 mai 2020

Snobs ou grand public?

Le théâtre... art populaire ou art d'élite? C'est là une grande question qui a souvent été débattue et qui, d'une certaine façon, se pose encore. 

Elle était particulièrement présente, dans les journaux de l'époque des années '30 qui verrait la véritable professionnalisation du théâtre (avec l'arrivée des Compagnons de St-Laurent et de Gratien Gélinas). Qui veut-on dans les salles? Qui dicte les choix? 

Le Droit, en ce 16 mars 1936, répond, par la voix de  son journaliste Gérard Dagenais, à La Presse (et ce faisant, à Jean Béraud) qui déplore le remplacement du grand public par les snobs:

samedi 23 mai 2020

Ouille... un autre critique (méchante) sur Sarah Bernhardt!



Certains trouveront peut-être que je reviens souvent à Sarah Bernhardt... mais je l'assume! Elle est l'une des plus grandes figures du théâtre et les anecdotes à son sujet sont quasi infinies! Mais elle n'était pas qu'adulée. Loin s'en faut! Toute sa vie, de nombreux détracteurs se sont acharnés à la rabaisser, à la dépeindre en harpie du théâtre, en croqueuse d'homme, en adortatrice de l'argent. Sa voix est passée à la moulinette... et que dire aussi de son corps filiforme, souvent travesti dans des rôles d'hommes! De nombreuses caricatures d'elle peuvent être vues sur Google Images (ici).

Des pamphlets ont été écrits. Des biographies grossières rédigées. Des articles publiés. 

Comme celui ci paru dans le très catholique journal La Croix, en ce 9 novembre 1910, pour vilipender une autre dernière tournée de Sarah au Québec (mais si je ne me trompe pas, elle reviendra encore deux fois par la suite... son dernier passage étant en 1916). Un article plutôt violent, méchant... avec un bon soupçon d'antisémitisme:


Le pauvre chroniqueur avait dû se lever de mauvais poil ce matin-là pour tremper autant sa plume dans le vitriol... 

jeudi 21 mai 2020

Une définition du metteur en scène


Alors que la plus que grande majorité des activités théâtrales est au point mort, il ne reste (mais c'est en soi tout un programme!) que la lecture... et la conception de multiples projets qui demanderont trois vies lors de la reprise! 

Mais je reviens à la lecture. 

Parfois, en grappillant de livres en livres dans ma bibliothèque, je retombe sur des passages que j'avais noté, que j'avais marqué parce qu'ils me parlent. Comme ce survol (tiré du petit bouquin qui illustre ce billet) de ce qu'est faire de la mise en scène:

Mon travail de metteur en scène est identifiable. Je poursuis une écriture de spectacle en spectacle depuis trente ans. Je me suis constitué un vocabulaire, que j'approfondis ou diversifie. Je reprends parfois un chapitre abandonné quelques années plus tôt pour le traduire d'une autre manière. J'enrichis le tableau de nuances différentes et , quelques fois, tenté par de nouvelles expériences, je déborde littéralement du cadre pour «peindre dans l'air», mais toujours à partir d'une palette de couleur fondamentale. 

[...] C'est uniquement sur la longue durée qu'un socle commun à chaque spectacle peut se constituer. C'est en travaillant sur le long terme avec les mêmes acteurs que des principes ont été fixés, que des techniques ont été élaborées et qu'un langage est né, dans et par la constitution de cette communauté de travail.

[...] Le metteur en scène s'apparente [au peintre, à l'écrivain, au chorégraphe] comme il emprunte aussi au géographe et au guide de montagne: il a cartographié un territoire inconnu dont il conduit l'exploration en traçant le chemin, au besoin, par son propre corps. Ce n'est pas une voix cachée dans le noir, mais un débroussailleur, un démineur. Au coeur d'un territoire parfois hostile, il prépare le feu, ou plutôt, il est aussi ce feu qui se consume tout en éclairant les autres. Il incarne cette incandescence, ce foyer toujours brûlant auprès duquel les acteurs viennent se réchauffer et se nourrir. Susciter le désir d'incandescence implique d'être soi-même incandescent. Lors de ce voyage où il entraîne les acteurs, le metteur en scène apprend à voir à la fois de loin et de près et, parfois, il lui faut devenir aveugle pour mieux entendre. Il ne tend pas seulement l'oreille pour atteindre la justesse du texte, mais pour percevoir tout ce qui se passe autour: des comédiens qui parlent depuis les loges ou les coulisses, tout bruit anodin susceptible d'être bénéfique ou néfaste pour le travail. Pour se faire entendre de sa troupe, il incombe aussi au metteur en scène de trouver les gestes et la langue. Cet apprentissage de la parole et des gestes destinés à l'autre est probablement la plus difficile des tâches.

J'aime bien cette définition de Lacascade: le long terme, la constitution d'un vocabulaire propre qui s'approfondit, l'idée de la communauté de travail...

Il faudrait, un jour, que je relise mon mémoire de maîtrise (qui était un précis de mise en scène) et que je refasse, comme un temps d'arrêt sur l'image, l'exercice de définir ma propre vision, mon mode de fonctionnement, mes objectifs...


mercredi 20 mai 2020

Une brève histoire référendaire...



Il y a 40 ans aujourd'hui, les Québécois disaient non, pour la première fois, par référendum, au projet d'indépendance. Par crainte. Par foi en un fédéralisme renouvelé. Par conviction aussi.

Ce bien triste souvenir marque l'aboutissement (enfin, il serait plus juste de parler d'écrasement) d'une fabuleuse époque théâtrale au Québec: celle des années '70. C'est celle du théâtre populaire. De l'omniprésence du théâtre amateur, du théâtre communautaire. De la création collective. Du théâtre identitaire. Nationaliste. Du théâtre engagé. Du théâtre féministe. Du théâtre social. De partout (re)naît le théâtre québécois. Fécond.  Bouillant. Polymorphe. Revendicateur. 

En marche vers la souveraineté politique. Une émulation intense. Fébrile. Il faut dire qu'une grande partie du milieu culturel avait pris le train du rêve d'un pays à construire. Les artistes étaient partout.

Puis survient la défaite référendaire. Brutale. Et ses suites à la Trudeau. Le tout, sur fond de grave récession. De quoi foutre le cafard, de plonger dans une dépression générale.

Dans tous les livres d'histoire du théâtre au Québec, il y a un avant (que je viens de fort brièvement décrire) et un après. Un après composé d'une amère déception, d'une désillusion qui se développera en un certain désintérêt du collectif, d'un  désengagement politique. Quelque chose s'est cassé.

Après une décennie vécue à toute vapeur, le milieu théâtral passera à une autre étape. Il reprend son souffle, se questionne. Quelques mois à peine après l'échec seront convoqués, en novembre, les premiers États généraux sur le théâtre.

Cette décennie qui s'amorce de la sorte - et qui sera porteuse, en son genre, d'une infinie richesse - verra une profonde transformation du théâtre et du monde qui l'entoure! Cette époque marquera le retour aux classiques. Elle marquera aussi, pour le théâtre d'ici, le retour au premier plan des auteurs et du metteur en scène. La langue - élément identitaire s'il en est un - sera délaissée en tant qu'outil de combat pour revenir dans un champ résolument plus littéraire et poétique,  questionnant la place de l'artiste dans la société. D'une inscription dans un monde collectif les années précédentes, les oeuvres à venir seront campées dans un monde intérieur individualisé. Un peu comme un repli nécessaire.

Peu à peu, une nouvelle génération s'imposera dans toutes les sphères de l'activité théâtrale: auteurs (tels que Normand Chaurette, Michel-Marc-Bouchard, René-Daniel Dubois), metteurs en scène (Lorainne Pintal, René-Richard Cyr, Serge Denoncourt, Claude Poissant, etc.), concepteurs, comédiens. 

Qu'en aurait-il été si le oui l'avait emporté? Nous ne le saurons jamais. Une chose reste indéniable: ce moment - tout décevant qu'il soit - reste une charnière importante dans notre histoire.

mardi 19 mai 2020

Donne-moi un p'tit bec


En ces temps pandémiques, il sera long - on l'a déjà dit de différentes façons - avant que de voir deux artistes s'embrasser sur scène et à l'écran. Peut-être même sera-ce un geste oublié... qui sait. Une règle non-écrite: pas de véritables baisers! 

Et peut-être cela occasionnera-t-il des incidents comme cette petite histoire rapportée par La Gazette de Sorel du 22 août 1876!



lundi 18 mai 2020

Retour vers le futur du théâtre

Le 2 janvier 1971, le bureau de rédaction de La Presse a donné à son équipe une consigne peu banale: pour marquer la nouvelle année, chaque chroniqueur en art devait se projeter 41 ans plus tard... soit en 2012! Pourquoi 41 ans précisément? Rien n'indique ce choix.


Voici donc comment, en 1971, le chroniqueur théâtral Martial Dassylva entrevoyait l'évolution de l'art dramatique:


Je vous invite, par ailleurs, à consulter, pour le simple plaisir de juger de ces devins de l'art-fiction, ce cahier spécial Arts et Lettres (ici)!