dimanche 16 juin 2024

Mise en garde!

Voici un extrait d'une lettre publié dans Le bien public, journal trifluvien, en ce 9 avril 1914. Il faut lire avec attention cette mise en garde contre le théâtre qu'un membre de l'ACJC adresse à un ami... d'autant qu'il avoue ne pas fréquenter ce théâtre dont il parle!



samedi 15 juin 2024

Parlons moralité, disent-ils!

Voici un autre petit morceau d'éloquence, tiré du Monde illustré du 30 janvier 1892, qui dépeint le théâtre - ô surprise - comme une école du vice et de l'immoralité (avec, au passage, une diatribe contre la Divine):


Ce que les âmes de l'époque devaient être fragiles...

samedi 8 juin 2024

Les spectacles «de curiosités»


Aux côtés du théâtre, au XIXième siècle, existait un genre vaste et disparate, pour rassembler les  multiples autres manifestations spectaculaires: le spectacle de curiosité

Le spectacle de curiosité, c'était donc les cycloramas (comme le Cyclorama de Jérusalem de Ste-Anne-de-Baupré), les feux d'artifices, les foires et ses exhibitions de toutes sortes (la femme à barbe, l'homme élastique, les monstres, les jongleurs et acrobates, etc.), les lanternes magiques, etc. 

Pour plonger dans ce beau monde étrange et - son nom l'indique bien! - curieux, il y a ce site

mardi 4 juin 2024

De la «réplique» à l'«implique»


On en a marre des répliques qui veulent tirer les vers du nez à une autre réplique au lieu de crier elles-mêmes le secret qu'elles connaissent. Il faut charger toutes les douilles vides avec de l'explosif jusqu'au bord. Il faut contraindre chaque phrase prononcée par un acteur d'être
complète, enfermée sur elle-même. [...] On remplace ici des répliques qui répliquent par des impliques qui s'impliquent en-elles-mêmes et qui ne répliquent plus à personne. [...] Je déteste le dialogue qui permet à n'importe quel crétin d'avoir son mot à dire. [...] Chaque implique se défend solitaire, car elle garde confiance dans la force de celle qui suit. Toute répartie est murée vivante dans son soliloque étroit[...] Chaque implique est le contraire d'un dialogue et non l'élément de sa composition. En additionnant des impliques on n'obtient pas des dialogues, mais des multilogues, des polylogues. 
(Isidore Isou, Oeuvres de spectacles, Gallimard, 1964)

C'est là, je trouve, un concept bien intéressant que celui de l'implique. Particulièrement pour le théâtre dit contemporain. Ça modifie le rapport au texte en ce sens où la parole ne fait plus avancer une action mais est action en soi

(Pour savoir qui est Isidore Isou, dramaturge et poète, c'est ici.)

lundi 3 juin 2024

Traduire la réalité en évitant l'illusion

J'ai vraiment beaucoup de plaisir, ces temps-ci, à lire les Écrits sur le théâtre de Bertolt Brecht, paru chez L'Arche, édition de 1972. J'en achève le premier tome (de deux). 

Brecht, je l'ai toujours lu en dilettante. Parce que c'est un incontournable... mais qu'on ramène (comme bien d'autres de ces immenses théoriciens) systématiquement qu'à deux ou trois éléments qui en deviennent fortement stéréotypés. Dans ce cas-ci, il s'agit du théâtre épique et surtout, du concept de distanciation

Pourtant, sa pensée est d'une richesse impressionnante, développée sur plusieurs décennies de pratique. Et il est étonnant, avec le recul, de constater à quel point elle a percolé dans le théâtre occidental à partir des années '30, '40 et '50.

Avec Brecht, le théâtre doit s'assumer comme théâtre, oeuvre de traduction malléable tout en étant une construction rigoureuse qui n'a pas à chercher l'illusion. Comme dans ce passage:

Bien des décorateurs mettent leur point d'honneur à ce qu'en voyant leur plateau, on se croie en un endroit réel de la vie réelle. Mais ce qu'ils devraient obtenir, c'est qu'on se croie dans un bon théâtre. Ils doivent même obtenir qu'un un endroit réel de la vie réelle on se croie au théâtre. [...] Au théâtre, beaucoup de choses relèvent de l'imitation. Tout comme les comédiens, les décorateurs doivent savoir que l'imitation ne peut qu'être affaire d'imagination, qu'elle doit comporter un élément de transformation. Inversement, la liberté doit impliquer une certaine nécessité. Le théâtre possède ses propres règles du jeu qui, pourvu qu'elle se présentent bien comme telles, peuvent à tout moment être complétées ou révisées. 





dimanche 2 juin 2024

Une bonne pièce...


 Ce petit morceau d'éloquence sur la difficulté de plaire à tous, vient d'un ouvrage publié en 1879, Entre deux spectacles - Esquisses théâtrales, par Justin Bellanger.



vendredi 31 mai 2024

L'exercice du premier enchaînement

Hier soir, avec l'équipe de la production estivale 2024 du Théâtre 100 Masques, nous nous sommes astreints à l'exercice du premier enchaînement. De cette première fois où l'on voit, dans le bon ordre, l'ensemble du spectacle à venir. De cette première fois où s'inscrit, en temps (quasi) réel, le déroulement de la pièce. 

C'est toujours laborieux. Long. Souvent souffrant (mais ce ne fut pas notre cas). Parce que le rythme général est rarement bon. Parce que c'est lourdaud, malhabile. Parce que la disparité entre les scènes est souvent grande. Parce que les liens entre les personnages, leur(s) enjeu(x) et leur(s) action(s)s s'exposent dans un tout jusque là inaccessible (ou accessible que par fragments). Parce que le ton global souffre d'enflures, de manque de vigueur, de surjeu. Parce que le contrôle de l'interprète est encore à consolider.

C'est un passage obligé. Un mal nécessaire. Exigeant. 

Mais malgré tout, ça reste un essentiel des répétitions qui dessine, avec clarté et force, le travail à venir dans les prochains jours, les prochaines semaines. C'est une loupe sur les éléments à revoir, à peaufiner. C'est un indicateur de ce qui fonctionne et ce qui entrave la future représentation. C'est une synthèse qui s'incarne enfin et qui pointe les ajustements tant dans la forme que dans l'interprétation. 

C'est, en d'autres mots, un nouveau point de départ.

mercredi 29 mai 2024

Quand le comédien décroche.


J'imagine que tout le monde a déjà vu un spectacle - comédie ou pas - où, en plein milieu de la représentation, l'interprète décroche de son rôle et se met à rire de façon incontrôlée, entraînant à sa suite ses partenaires et les spectateurs. Ce sont toujours là des moments marquants. Des petits moments de complicité réelle entre la salle et la scène. 

Mais le metteur en scène ne le prend pas toujours de la même manière!

Voici ce qu'en disait un grand metteur en scène russe, Evgueni Vakhtangov, dans son carnet de notes, le 21 novembre 1918 (extrait de ses Écrits sur le théâtre, paru en 2000 chez L'Âge d'Homme, p. 226):

Un fou rire sur scène, si c'est un hasard, c'est encore compréhensible et pardonnable.
S'il se reproduit à la représentation suivante, c'est du laisser-aller.
Mais s'il perdure à la troisième représentation, c'est vulgaire.
Je sais par expérience que le rire sur scène est toujours le fait d'un seul.
Cela signifie que parmi vous quelqu'un se permet des singeries.
Cela signifie encore que vous tous qui vous laissez gagner par le rire exigez trop peu de qui met le pied sur la scène.

Moi je suis de ces metteurs en scène qui vont rire la première fois. Juste une fois. Et qui passera rapidement au regard critique et au rehaussement des exigences. Parce que le spectacle est une construction, un jeu de dynamiques et de rapports entre les partenaires, une question de rythme(s)... qui supporte fort mal les digressions.

dimanche 26 mai 2024

De Boccacio à Molière... ou de Molière à Boccacio


Pour écrire son George Dandin, en 1668...

George Dandin regrette d'avoir épousé Angélique et de sans cesse subir le mépris de cette dernière et de ses parents. Surprenant Lubin sortant de chez lui, il l'interroge et apprend, sans dévoiler son identité, que sa femme entretient une correspondance avec Clitandre, et que Lubin courtise Claudine. Accablé, il se plaint auprès de ses beaux-parents, lesquels fustigent d'entrée son habituel manque de savoir-vivre et sa basse condition.

Plus tard dans la journée, toujours grâce à Lubin, George Dandin apprend que Clitandre est allé rejoindre Angélique chez elle. Il avertit une nouvelle fois ses beaux-parents, qui, en arrivant, surprennent Angélique et Clitandre quittant sa maison. Apercevant ses parents, Angélique feint de se défendre verbalement contre Clitandre et, pour appuyer ses protestations de femme vertueuse, se saisit d’un bâton pour le frapper. Clitandre pousse George Dandin entre eux, et c’est sur lui que tombent les coups de bâton généreusement administrés par Angélique. Les parents, ravis, félicitent leur fille, et il s'en faut de peu que George Dandin ne soit obligé de remercier Angélique de son comportement exemplaire.

Clitandre et Angélique se sont donné rendez-vous de nuit à l’extérieur de la maison. Au bruit de la porte, George Dandin se réveille et aperçoit les deux amants. Certain que sa bonne foi triomphera, il dépêche discrètement à Colin de prévenir ses beaux-parents, tandis qu'il verrouille la porte de leur chambre conjugale, empêchant le retour d'Angélique. Quand Angélique revient, elle trouve porte close et son mari, George Dandin, à la fenêtre. Quand il lui apprend que ses parents vont bientôt venir, elle dit qu’elle préfère se tuer avec le couteau qu’elle possède plutôt que le déshonneur, et elle feint de le faire. La nuit est noire, et Dandin descend pour voir si sa femme s’est vraiment tuée. Celle-ci en profite pour entrer dans la maison et verrouiller la porte derrière elle. Quand les beaux-parents arrivent, ils trouvent Dandin dehors et Angélique à la fenêtre. Elle se plaint à ses parents que son mari rentre souvent ivre et nu la nuit. Après avoir été sévèrement réprimandé par ses beaux-parents, George Dandin est encore obligé de présenter ses excuses, cette fois à genoux devant sa femme.

... Molière a ressorti de sa malle une petite farce antérieure, écrite quelque part entre 1650 et 1660: La jalousie du Barbouillé pour la pousser plus loin...

Le Barbouillé est marié avec Angélique. Mais il n'est pas satisfait de sa femme qui, dit-il, le fait enrager. Il demande au docteur son avis sur la façon de la punir. À la scène suivante, on voit apparaître Angélique, qui se plaint également de son mari à son amant Valère. Le Barbouillé revient et se plaint de la présence de Valère. Gorgibus, le père d'Angélique, ne peut dissiper la dispute. Le docteur qui veut s’en mêler est traîné hors de scène par Le Barbouillé. Angélique se décide à aller à un bal, où elle espère retrouver Valère. Au retour, elle trouve porte close, et son mari à la fenêtre, qui refuse de la laisser entrer. Elle fait semblant de se donner la mort avec son couteau, et Le Barbouillé, incrédule, descend voir ce qu'il en est. Angélique en profite pour entrer dans la maison et fermer la porte derrière elle. La situation est alors inversée : c'est Le Barbouillé qui est maintenant dehors. Angélique se plaint à son père qui est revenu, que son mari ne rentre qu'à cette heure, ivre. Le Barbouillé, ne pouvant se justifier, enrage.

 Mais il faut savoir que le schéma de celle-ci a été tiré de la quatrième nouvelle de la septième journée (on peut la trouver ici) du Décaméron de Boccacio (1313-1375), Le Jaloux Corrigé:
Il y avait autrefois dans la ville d’Arezzo un homme riche, nommé Tofano, marié depuis peu à une jeune et belle demoiselle, nommée Gitta, dont il devint aussitôt extrêmement jaloux, on ne sait trop pourquoi. La femme, qui ne tarda pas à s’en apercevoir, en eut beaucoup de déplaisir et se crut offensée. Elle lui demanda plusieurs fois le sujet de sa jalousie ; mais elle n’en tira jamais que ces raisons vagues que les hommes ont coutume d’alléguer en pareil cas. Fatiguée de se voir continuellement la victime d’une maladie d’esprit à laquelle sa conduite n’avait aucunement donné lieu, elle résolut de punir son mari, en lui faisant subir le sort qu’il redoutait sans en avoir le moindre sujet. Dans ce dessein, elle jeta les yeux sur un jeune homme fort aimable, qui avait pour elle de l’inclination, et qu’elle avait dédaigné jusqu’alors. Elle lui fit savoir secrètement ses dispositions. Elle mit en peu de temps les choses en tel état, qu’il ne leur manquait plus qu’une occasion favorable pour être parfaitement heureux. Entre les défauts de son mari, la belle avait remarqué qu’il aimait fort à boire : non-seulement elle lui laissa suivre son penchant à cet égard, mais elle le favorisa de son mieux, pour tourner au profit de l’amour les moments de liberté qu’elle aurait pendant son ivresse. Le jaloux s’accoutuma si fort au vin, qu’elle l’enivrait quand elle voulait ; et, quand il était ivre, elle le faisait coucher. C’est par ce moyen qu’elle vint à bout de voir son amant, et de passer avec lui les moments les plus agréables. Le succès de ce manège lui inspira une telle confiance, que, non-seulement elle le faisait venir chez elle, mais qu’elle allait quelquefois le trouver dans sa propre maison, qui n’était guère éloignée de la sienne, et où elle passait la plus grande partie de la nuit.

Cependant le mari, s’étant aperçu que lorsqu’elle le faisait boire elle ne buvait jamais, commença à avoir des soupçons, et se douta de ce qui se passait. Pour s’en convaincre, il passa une grande partie de la journée hors de chez lui sans boire, et se rendit le soir dans sa maison, chancelant et tombant, comme s’il eût été véritablement ivre. Il continua de jouer si bien son personnage, que sa femme, donnant dans le panneau, crut qu’il n’était pas nécessaire de le faire boire davantage, et le fit coucher incontinent. Il ne fut pas plutôt au lit, et avait à peine fait semblant de s’endormir, que la femme sortit de la maison et courut chez son amant, où elle demeura jusqu’à minuit. Tofano, ayant entendu ouvrir la porte, se leva dans l’intention de surprendre sa femme avec quelque galant. Étonné de voir qu’elle était sortie, et ne doutant pas qu’elle n’eût été le faire cocu, il ferme la porte aux verrous, et va se poster à la fenêtre pour la voir revenir et lui faire connaître qu’il savait à quoi s’en tenir sur sa conduite. Il eut la patience d’y demeurer jusqu’à son retour, quoiqu’on fût alors au commencement de l’hiver. La belle, désolée de trouver la porte fermée, ne savait que devenir. Elle fit de vains efforts pour l’ouvrir de force. Son mari, après l’avoir laissée faire quelques moments : « C’est temps perdu, ma femme, lui dit-il, tu ne saurais entrer. Tu feras beaucoup mieux de retourner à l’endroit d’où tu viens. Tu peux être assurée de ne remettre les pieds dans la maison, que je ne t’aie fait la honte que tu mérites, en présence de tous tes parents et de tous nos voisins. » La dame eut beau prier, solliciter, pour qu’on lui ouvrît ; elle eut beau protester qu’elle venait de passer la soirée chez une de ses voisines, parce que, les nuits étant longues, elle s’ennuyait d’être seule, ses prières et ses protestations furent inutiles. Son original de mari avait absolument décidé dans son esprit étroit de dévoiler aux yeux de tout le monde la conduite irrégulière de sa femme et son propre déshonneur. La belle, voyant que les supplications ne servaient de rien, eut recours aux menaces. « Si tu persistes à ne pas m’ouvrir, lui dit-elle, je t’assure que je t’en ferai repentir, et que je me vengerai de ton opiniâtreté de la manière la plus cruelle. – Et que peux-tu me faire ? dit le mari. – Te perdre, reprit la femme, à qui l’amour venait d’inspirer une ruse infaillible pour le déterminer à ouvrir… oui, te perdre ; car, plutôt que de souffrir la honte que tu veux me faire subir injustement, je me jetterai dans le puits qui est ici tout près ; et comme tu passes avec justice pour un brutal et un ivrogne, on ne manquera pas de dire que c’est toi qui m’y as jetée dans un moment d’ivresse. Alors, ou tu seras obligé de t’expatrier et d’abandonner tes biens, ou tu t’exposeras à avoir la tête tranchée, comme homicide de ta femme, dont effectivement tu auras à te reprocher la mort. » Cette menace ne fit pas plus d’effet sur l’âme de Tofano que les prières d’auparavant. Sa femme le voyant inébranlable : « C’en est donc fait de moi, lui dit-elle ; Dieu veuille avoir pitié de mon âme et de la tienne ! Je laisse ici ma quenouille dont tu feras l’usage qu’il te plaira. Adieu, mon mari, adieu. »

La nuit était des plus obscures ; à peine eût-on pu distinguer les objets dans la rue. La femme va droit au puits, prend une grosse pierre et l’y jette de toute sa force, après s’être écriée : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! » La pierre fit un si grand bruit à l’approche de l’eau, que Tofano ne douta point que Gitta ne se fût réellement jetée dans le puits. La peur le saisit, il court chercher le seau avec la corde, sort précipitamment de la maison et va droit au puits pour tâcher de l’en retirer ; mais la belle, qui s’était cachée près de la porte, ne voit, pas plutôt son mari dehors, qu’elle entre, referme la porte aux verrous et va se tapir à la fenêtre, d’où elle crie d’un ton à persuader qu’elle était de mauvaise humeur : « C’est lorsqu’on boit le vin qu’il faut y mettre de l’eau, et non quand on l’a bu ! » Qu’on juge de la surprise de Tofano. Il revint vite sur ses pas, et trouvant la porte fermée, il pria sa femme de lui ouvrir. Elle n’en voulut rien faire et le laissa longtemps se morfondre, comme il l’avait fait à son égard. Le mari insistant et menaçant d’enfoncer la porte, la belle se mit à crier à pleine tête : « Maudit ivrogne, méchant garnement, je t’apprendrai à vivre. Tu ne rentreras pas de ce soir : je suis lasse de ta mauvaise conduite. Je veux enfin te dénoncer à tout le quartier, et lui faire voir l’heure à laquelle tu reviens chez toi ; nous verrons qui de nous deux sera blâmé. »

Tofano, furieux du tour qu’elle lui avait joué, ne ménagea pas les injures. Il lui en dit de toutes les façons et cria si fort, que les voisins, éveillés par le bruit, se mirent aux fenêtres pour voir ce que c’était. La femme ne les eut pas plutôt entendus demander le sujet de ce tapage, qu’elle leur répondit d’un ton larmoyant : « C’est ce vilain homme, ce misérable qui s’enivre tous les jours, et qui, après s’être endormi dans les cabarets, revient presque tous les soirs à cette heure-ci. J’ai longtemps patienté, et me suis contentée de lui représenter ses torts ; mais puisque mes remontrances n’ont servi de rien, et qu’il a lassé ma patience, j’ai voulu aujourd’hui le laisser dehors, pour voir si cette correction serait plus efficace. » Tofano, pour se justifier, conta bêtement tout ce qui s’était passé et menaçait sa femme de la maltraiter si elle le laissait plus longtemps à la porte. « Quelle effronterie ! s’écria-t-elle en s’adressant aux voisins ; que dirait-il donc si j’étais dans la rue et qu’il fût dans la maison ? je vous laisse à juger de son bon sens ou de sa bonne foi ! Il m’attribue précisément ce qu’il a fait lui-même ; c’est lui qui a jeté la pierre dans le puits, croyant sans doute me faire peur ; mais je n’ai pas été dupe de sa supercherie, et vous ne le serez point de son mensonge atroce. Plût à Dieu qu’il se fût jeté dans le puits tout de bon pour y tremper son vin ! je ne serais plus exposée à sa brutalité ! Ce misérable me fait souffrir le martyre depuis que j’ai eu le malheur de l’épouser. »

Les voisins, tant hommes que femmes, jugeant par les apparences, blâmèrent Tofano et se mirent à lui chanter pouilles de ce qu’il parlait si mal de sa femme. Le bruit fut si grand et courut si vite de maison en maison, qu’il parvint jusqu’aux parents de la belle. Ils se transportèrent aussitôt sur les lieux pour mettre fin à cette querelle. Informés par les voisins de la vérité du fait, ils se jetèrent sur le pauvre cornard et lui donnèrent tant de coups, qu’ils faillirent l’assommer. Après cette belle expédition, ils entrent dans la maison, disent à la femme de ramasser tout ce qui lui appartient ; et, après qu’elle leur a remis ses nippes, ils l’emmènent avec eux, faisant entendre à Tofano qu’il n’en serait peut être pas quitte pour les coups qu’il avait reçus. Ce pauvre diable en fut malade et comprit, mais trop tard, que la jalousie l’avait mené trop loin. Comme il aimait beaucoup sa femme, il fit son possible pour se raccommoder avec elle. Il employa ses amis, qui la lui ramenèrent, sur la promesse qu’il leur avait faite de n’être plus jaloux et d’avoir pour elle toute sorte d’égards. Il porta la complaisance si loin, après qu’il eut fait sa paix avec elle, qu’il lui permit de vivre comme elle voudrait, pourvu qu’elle s’y prît de manière à ne l’en pas faire apercevoir. C’est ainsi que ce mari devint sage à ses dépens. Vive l’amour pour corriger les hommes ! et meure à jamais l’affreuse jalousie qui les fait donner dans tant de travers !

samedi 25 mai 2024

La crise en crise

Voici un petit regard en arrière, avec le Radiomonde et Télémonde de ce 14 novembre 1959:


Inspirant non? Même si (je l'ai déjà dit il y a quelque temps) c'est quand même épuisant de vivre perpétuellement en mode crise

Depuis quelques semaines, quelques mois (depuis la pandémie), depuis le dépôt de la demande pluriannuelle au CALQ, depuis les budgets provinciaux et fédéraux, le milieu culturel (et plein d'autres milieux, soit dit en passant) est en transe: il y a une crise

Le nombre de demandes augmentent, mais les enveloppes ne suivent pas. Les compagnies et les artistes - toujours plus nombreux - sont à bout de souffle.

Qu'est-ce qui attend le milieu théâtral (et culturel)? L'hécatombe ou la survie

Depuis quelques mois, donc, tous les intervenants en appellent à la mobilisation: le théâtre est en crise. Encore... si on se fie à l'article illustrant ce billet.

Vrai que les visions gouvernementales, en matière d'art et de culture, ne sont peut-être pas adéquates. Vrai qu'elles sont peut-être trop versées dans le clientélisme, les considérations statistiques et économiques. Vrai qu'elles sont peut-être engoncées dans un mode de fonctionnement - ébauché des décennies auparavant - qui a beaucoup de sable dans l'engrenage. Vrai qu'elles sont insuffisantes.

Il faut plus d'argent. Oui. Mais ça ne sera jamais assez.

Parce que le théâtre en crise? Ben oui. Comme toujours. 

Mais c'est aussi peut-être par sa faute, par sa faute, par sa très grande faute. 

Parce qu'il n'est pas capable de se sortir des ornières qui se creusent de plus en plus, depuis si longtemps. Des habitudes qui sont longues à transformer. Parce qu'il est peu capable, dans le contexte dans lequel il évolue, d'accueillir les nouveaux venus dans les structures déjà existantes. D'où la multiplication d'organismes et collectifs aux côtés de compagnies bien établies et de chasses gardées. Parce qu'il s'est notamment laissé entraîné vers une professionnalisation aussi normée que bureaucratique. Alors qu'il est, historiquement, chaotique, intense, il s'est laissé harnaché jusqu'à l'extrême dépendance, dans un mode de gouvernance qui, bien qu'efficace et utile, draine les fonds accordés. 

Bref, dans ce jeu des subventions et des programmes, c'est dommage, mais il y aura toujours plus de perdants que de gagnants. C'est ça, la crise?

C'est ça la game: ou le théâtre se fait selon les subventionnaires et les grandes associations (et c'est là que le projet doit être incontournable avec un dossier béton) ou il se fait à son propre compte (par conviction et acharnement) ou il ne se fait tout simplement pas si l'énergie ou la capacité de le faire passer sur papier pour obtenir de l'argent manquent.

Et si tout ça était normal? 

Tous les projets, toutes les compagnies, tous les artistes ne pourront jamais être tous soutenus. C'est la sélection naturelle d'un milieu qui doit se réguler d'une façon ou d'une autre. Et c'est normal. Frustrant plus souvent qu'autrement, mais normal. 

Il faut espérer, à tout le moins, que les choix se fassent sur de bons critères et que la qualité des dossiers et des démarches l'emporte sur d'autres considérations moins artistiques.

Et oui, tout ça va faire mal, parce que tous avons notre petite chasse gardée et du mérite autant que notre prochain...

vendredi 24 mai 2024

Le théâtre, à «Aujourd'hui l'Histoire»


Je fais suite, ici, à un billet du 1er janvier 2020  qui faisait la nomenclature des épisodes sur le théâtre de l'excellente série de Aujourd'hui l'Histoire présentée sur les ondes de Radio-Canada.

Il y en a d'autres depuis!

En 23 minutes, l'animateur Maxime Coutié (qui a remplacé Jacques Beauchamp) et ses invités continuent à s'attarder à chaque fois à un sujet précis. Voici ceux qui s'intéressent à l'art dramatique:

mercredi 22 mai 2024

De la sanctification par le sacrilège

 

Le titre de ce billet, je l'ai emprunté à Bertolt Brecht. Il s'agit du titre d'un tout petit paragraphe, page 326, dans ses Écrits sur le théâtre 1, paru chez L'Arche:

Ce qui maintient en vie les pièces classiques, c'est l'usage qu'on en fait, même lorsqu'il n'est qu'un abus. Pour en extraire la morale, les maîtres d'école les passent au pressoir; et dans les théâtres, elles servent l'égoïsme des comédiens, l'ambition des maréchaux de la cour, l'avidité au gain des vendeurs de divertissement vespéral. On les pille et on les châtre: preuve qu'elles existent encore. Même quand elles sont «seulement» objet de «vénération», c'est toujours de manière revivifiante; car nul ne peut rendre un hommage sans qu'une bonne part de cet hommage ne retombe sur soi. Bref, leur délabrement profite, car seul vit ce qui vivifie. Un culte rigide serait aussi dangereux que ce cérémonial de la cour de Byzance qui interdisait aux courtisans de porter la main sur les personnes de sang royal, si bien que celles-ci, tombant, royalement soûles, dans un étang, n'étaient secourues par personne. On les laissait mourir afin de ne pas mourir soi-même.

Lire les grands théoriciens du théâtre, c'est comme lire la Bible pour les fervents chrétiens: ils finissent toujours par apporter une réponse, un réconfort... même quand la question n'est pas posée.

À quelques semaines de présenter George Dandin d'après Molière (voir ici), je réfléchis beaucoup - particulièrement dans ce cas-ci - à ma propre posture face aux classiques.

J'aime bien cette idée brechtienne de la nécessaire non-rigidité des classiques, de cette malléabilité qui leurs permettent de traverser le temps, de leur retirer le vernis de quasi sanctification pour les ramener à ce qu'ils sont vraiment: une matière scénique... et que c'est comme telle qu'ils doivent être utiliser.

mardi 21 mai 2024

Le spectateur fatigué

Portrait de Bertolt Brecht par Bert Heller (Allemagne, 1912-1970)

Toutes mes lectures - je suis un lecteur éclectique compulsif! - convergent, on dirait, vers la question des publics de théâtre... sujets des derniers billets.

Et voilà qu'hier, alors que je suis en train de lire les Écrits sur le théâtre 1 de Bertolt Brecht (paru en français chez L'Arche en 1963) - parce qu'il est, avec Stanislavski et Artaud, l'un des grands théoriciens (et praticien) du théâtre du XXième siècle et qu'il faudra bien que je passe au travers un de ces jours! - que je tombe sur ce passage (datant de 1939):

[...]
Un monde «dynamique» comme le nôtre, où rien ne dure, fait une grande consommation d'excitants. À la sensibilité de plus en plus émoussée du public, il faut sans cesse proposer de nouveaux effets. Pour distraire son public distrait, le théâtre doit d'abord l'amener à se concentrer; pour le soumettre à son charme, il lui faut l'extraire d'un environnement bruyant. Le théâtre a affaire à un spectateur fatigué, qu'épuise son travail rationalisé et qu'énervent toutes sortes de frictions sociales. Échappé de son petit monde, c'est un fugitif qui vient s'asseoir dans nos salles. Un fugitif, mais aussi un client. Il peut chercher refuge ici ou ailleurs. La concurrence que les théâtres se livrent entre eux, celle qui oppose le théâtre au cinéma exigent aussi, sans cesse, des efforts nouveaux, des efforts pour paraître sans cesse nouveau. (p. 279-280)

Est-ce qu'en 2024 il en va tout autrement? N'a-t-on pas conscience de viser une masse de spectateurs qui est sur-sollicitée? Pour tirer son épingle du jeu, il faut proposer quelque chose d'attirant, de différent, d'événementiel...

Mais cette masse, d'événement en événement, suivra-t-elle longtemps?  

lundi 20 mai 2024

Où est le monde? Quel monde?

Dans Le Canada qui chante: revue musicale, artistique, littéraire, illustrée de juillet 1928, il y a cet article sur l'avenir du théâtre québécois (montréalais), constatant la désaffection de la population pour son théâtre local au profit des vedettes et des tournées étrangères. 


Quelques années plus tard, La patrie: l'hebdo des Canadiens-Français du 20 septembre 1962 publie un grand dossier sur l'état du théâtre dans la Métropole dont voici l'article liminaire:


Est-ce que ça a tant changé?

dimanche 19 mai 2024

Pour qui fait-on du théâtre?


La question qui coiffe ce billet est récurrente dans le milieu théâtral. Pour qui, notre théâtre? Pour quel public? Quel(s) spectateur(s)? Et pour développer ce dit public qui n'est et ne sera jamais assez nombreux, pour dénicher ce nouveau spectateur, il y aura toutes ces activités de sensibilisation, de médiation qui prendront de plus en plus de place, d'énergie et de moyens financiers. Et on fera des pieds et des mains pour aller à leur rencontre, se croisant les doigts qu'ils viennent jusqu'à nous par la suite.

Une question qui devient parfois lancinante quand une production peine à attirer la masse. Mais en même temps, quelle masse vise-t-on? Ou doit-on viser?

Olivier Neveux, dans Contre le théâtre politique paru chez La Fabrique - Éditions en 2019 (dont j'ai parlé ici) y va d'une réflexion essentielle, à ce sujet:

[...] Le théâtre reste très largement fermé à un public populaire, il serait scandaleux de s'y résigner.

Pour autant, une question préalable s'impose. Elle est brutale. Est-ce vraiment si grave que le monde entier n'aille pas au théâtre? [...]

Que se joue-t-il sur les scènes qui soit à ce point indispensable à une vie? Une existence sans théâtre est-elle vraiment ratée, amoindrie, incomplète? [...] La question n'appelle pas, bien sûr, une réponse négative mais a minima une réponse réflexive. D'où vient, dans le monde culturel, ce désir de sauver l'humanité, les plus pauvres, les plus délaissés, les plus visiblement stigmatisés? [...] Le bon spectateur, en l'occurrence, c'est toujours celui qui n'est pas là, l'absent, celui qui est fantasmatiquement toujours plus «populaire» et dont l'attente organise toute les frustrations. Se défaire de ce paternalisme, de cette certitude que le monde attend quiconque pour s'émanciper, se cultiver, s'émouvoir est peut-être l'une des conditions nécessaires à la pratique d'un théâtre autrement populaire.

A-t-on encore le droit, du point de vue de ceux qui le font, de ne pas aimer le théâtre? [...] (pp.76-77-78)

Ce sont là de belles questions qui ramènent la première: pour qui fait-on du théâtre?

samedi 18 mai 2024

Qu'ils se le tiennent pour dit!

J'aime bien, ces petits entrefilets fielleux contre le théâtre qui parurent dans les différentes publications (ultramontaines, ultra-catholiques et conservatrices). Des petits écrits sans nuance. Directs. Engoncés dans une vertueuse conviction sans appel. Comme celui-ci, tiré de La Vérité du 5 mai 1883:


vendredi 17 mai 2024

Quand «George Dandin» jouait dans la région

Se promener à travers les archives (merci BAnQ!) permet de retracer les contours de la pratique théâtrale régionale au fil des années. Ainsi, à quelques semaines de présenter notre version de George Dandin d'après Molière, voici quelques autres productions de la même pièce par nos prédécesseurs...

... par le Centre dramatique du Nord-Est que je ne connaissais pas mais que j'ai trouvé ici p.25 (où le personnage est tenu par Jacques Brassard qui sera député pendant longtemps) (Progrès-Dimanche, 27 janvier 1968 et 3 mars 1968):



... quelques extraits présentés par les étudiants du Frou-Frou (Le Quotidien, 23 décembre 1980):


... et par les Têtes Heureuses (Progrès-Dimanche, 27 avril 1986):


... et de cette même production, on en dit (Progrès-Dimanche, 4 mai 1986):

jeudi 16 mai 2024

Pourquoi «George Dandin» d'après Molière?


Actuellement, je travaille, avec toute mon équipe, à la mise en scène de George Dandin... que nous présenterons d'après Molière. 

Qu'est-ce à dire? 

C'est dire que nous ne prendrons pas le parti littéraire de la pièce... au grand dam peut-être des puristes. Mais qu'importe. Nous plongeons dans ce texte à partir de notre propre oralité. Si les personnages, le cadre de l'intrigue, le schéma des échanges restent identiques, si les enjeux restent les mêmes, certaines expressions et une partie de la syntaxe sont fortement réappropriées par les comédiens. 

Pourquoi? 
  • D'abord pour rapprocher ce texte de notre réalité orale.
  • Pour accentuer l'identification.  
  • Puis pour retrouver une certaine vigueur de la langue dans cette comédie qui est particulièrement acerbe (et comme toute bonne comédie, le rythme est essentiel).
  • Pour rehausser les effets comiques de certaines répliques.
  • Pour prendre Molière à bras-le-corps et l'entraîner sur notre scène, aujourd'hui, en 2024. 
  • Parce qu'enfin, d'un point de vue vaguement idéologique, cette langue moliéresque, en 1668, ne sonnait pas comme le classicisme la fait entendre aujourd'hui (voir cet extrait d'une production du Bourgeois Gentilhomme montée comme à l'époque). Elle fut d'abord et avant tout puissamment scénique, pour des comédiens de leur époque, avant que les couches de vernis s'accumulent.
Adaptation? Non. Ajustements langagiers. Alors est-ce toujours du Molière? Moi je dis que oui. Mais il se fera entendre autrement.

Avec le Théâtre 100 Masques, au cours des dernières années, nous avons fait souvent ce type d'exercice: avec les Farce médiévales (2016), avec Le Père-Noël est une ordure (2019), avec Bas les masques! (d'après Un curioso accidente de Goldoni) (2022).

mercredi 15 mai 2024

Les métiers oubliés


On m'a offert hier - merci Monsieur Côté! - cet Almanach des spectacles pour 1827, un tout petit ouvrage (pas plus gros qu'un missel) de quelques 400 pages qui fait la recension des spectacles tenus en France cette année-là, avec, en prime, de nombreuses anecdotes, informations, etc. Bref, c'est en plein là le genre de bouquin que je consulte, par temps perdu, via Google Books ou BAnQ, afin d'alimenter notamment ce blogue. 

Chaque salle y est présentée en long et en large, avec le prix des places, les oeuvres qui ont pris l'affiche... mais aussi avec les ressources humaines nécessaires, dont la nomenclature est parfois surprenante. Ainsi s'y retrouvent, par exemple, pour le Théâtre Français: 
  • la surintendance
  • les sociétaires
  • les pensionnaires
  • le comité d'administration
  • le caissier
  • le secrétaire du comité
  • le secrétaire
  • le souffleur
  • l'orchestre (altos, basses, contre-basses, clarinettes, flûtes, cors, bassons)
  • les machinistes
  • les garçons de théâtre
  • les coiffeurs
  • les contrôleurs
  • les ouvreuses
  • les buralistes comptables 
  • le préposé à la location des loges
  • le préposé au bureau des premières
  • le préposé au parterre
  • les supplémens
  • le magasinier des costumes
  • les ouvrières du magasin
  • les fournisseurs
  • les entrepreneurs du luminaire
  • les architectes
  • les peintres-décorateurs
  • le conseil judiciaire
  • le comité de lecture
  • les médecins
  • (et les acteurs retirés avec pension). 
Ça, c'est que pour le Français. Parmi les autres métiers d'autres salle, une rapide compilation donne en surplus:

  • les menuisiers brigadiers
  • les sous-brigadiers
  • le chef accessoire
  • les allumeurs
  • les balayeurs
  • les conciergess chante
  • le suisse du roi
  • les tailleurs
  • les habilleuses
  • les perruquiers
  • les bureaux de distributions
  • les placeurs
  • les placeurs de la loge du Roi
  • le répondant de la porte des communications
  • les échangeurs
  • les chanteurs (et les choristes)
  • les employés de l'intérieur
  • les receveurs
  • les receveurs de billets à l'orchestre
  • les receveurs au parterre
  • le bureau des cannes
  • le magasin des femmes

Ça en fait, du monde! Il y a toute une tradition théâtrale - et tout un monde! - qui a mal survécu au passage du temps! 

mardi 14 mai 2024

Poésie du mauvais théâtre

 


Cette belle petite œuvre poétique a été publiée dans l'ultramontain journal La Croix, édition du 25 février 1905. 

lundi 13 mai 2024

«George Dandin» aujourd'hui...


Quel résonance peut bien avoir George Dandin aujourd'hui? 

Outre sa charge vindicative contre la préciosité des gens, la fourberie des caractères, l'hypocrisie des relations (tous des éléments moliéresques qui traversent le temps), cette pièce - écrite en 1668 -  pourrait fort bien (et fort facilement) aborder un sujet fort actuel depuis la parution de Rue Duplessis de Jean-Philippe Pleau: le transfuge de classe. 

Parce qu'à la base, tout ce texte est construit, en un sens, sur ce principe brillamment illustré par Pleau: George Dandin - paysan riche - a payé les dettes d'une famille d'aristocrates déchus pour s'élever à leur niveau et épouser leur fille. Passer d'une classe à l'autre (dans ce cas, par l'argent et non par l'éducation). Changer de milieu. Avec le clash constant entre ce qu'il est, ce qu'il voudrait être, ce qu'on veut qu'il soit. 

À quel prix ce changement de classe s'effectue-t-il? C'est ça, George Dandin. Dans le cas du personnage principal (homme malhabile), ça se fera au prix d'un bonheur conjugal inaccessible (par sa faute), d'une déloyauté et d'une humiliation aux multiples sources à coup de répliques acerbes, d'atermoiements et de raisonnements lucides. 

C'est un belle comédie. Qui grince. Qui égratigne.

mercredi 24 avril 2024

Du théâtre et de la politique... ou du théâtre politique...


Je suis en train de lire un essai fort intéressant: Contre le théâtre politique d'Olivier Neveux, paru en 2019 chez La Fabrique. Sur le tout politique... car, oui, c'est un caractère récurrent du théâtre contemporain... au point même de se dénaturer?  Car il y a politique et politique, non?

Car «tout est politique», ô combien, désormais, dans le théâtre public où l'on «frémit de sensibilité politique». Politique, ce spectacle paternaliste et compassionnel sur tel drame contemporain. Politique, cette oeuvre sexiste et raciste (à moins qu'il ne s'agisse de sa dénonciation, on ne sait plus). Politique, cette moraline républicaine. Politique, cette mise en scène décorative de la dénomination. Politique, ce théâtre participatif et référendaire. Politique, cette dénonciation téméraire des excès de l'argent. Politique, cette pesanteur macabre de messe. Politique, cette vitalité boursouflée. Politique, cette tranche de réalité. Politique, cette relecture des classiques. Et tout aussi bien: politique, ce boulevard. Politiques, ces chuchotements tout aussi bien que ce «son et lumière». Politiques cette table, ce pendrillon, cette canette de bière, cet écran ou ce samovar. En un mot: politique ce théâtre. (p.7)

La première section (de trois) est la plus intéressante: La dé-politique culturelle. C'est une belle analyse de la place du théâtre, dans sa société... mais surtout, dans la vision politique des villes, des états... mais aussi des administrations théâtrales. 

Alors le théâtre? Cet art dont tout le monde se moque, qui n'évoque pour n'importe quel étudiant en commerce qu'un passé très passé, l'ancien monde avec ses perruques et ses alexandrins, à l'image d'un vieillard improductif et gâteux dont l'interminable agonie coûte si cher; cet art que des bureaucrates sensibilisés, effrayés à l'idée d'être ringards, scrutent à l'aune d'une téléologie macabre, pour qui tel pan de sa pratique, de son histoire est définitivement obsolète, qui s'enthousiasme pour des nouvelles et bientôt déjà vieilles technologies, s'extasient devant des «modernités» qui ne sont que des anecdotes de l'époque; cet art qui n'est plus dans le regard des vrais décideurs au mieux qu'un exotique passe-temps, indolore, le prétexte à quelque sortie tardive et conjugale, plus événementielle qu'une banale sortie au cinéma; cet art qui n'est pour beaucoup supportable que lorsqu'il est de stand-up, drôle, évident, conforme à l'attente, ajustée à son teaser, vu la télé; cet art, à quoi peut-il bien encore servir? (p.60)

Il y a, tout au long de l'essai, de bons passages, lucides et bien acérés où il est facile de se reconnaître comme celui-ci:

Du théâtre instrumental... Les artistes dont les projets sont financés par de l'argent public se voient à ce titre, désormais, soumis à une multitude d'obligations positives, d'interventions et d'animations, qui en prison, qui à l'école, en contrepartie du droit à créer. Précarisés, ils constituent une armée de réserve disponible à loisir, corvéable et largement culpabilisée. Certains y trouveront du plaisir, du sens; ils arrivent à faire quelque chose de cette obligation insidieuse. Mais dans cette perspective, l'œuvre est devenue, en elle-même, insuffisante sinon accessoire. (p.63)

À quelques semaines/mois des réponses du CALQ, dans le contexte politico-économique où nous évoluons, il pose de bonnes questions et ouvre de bien bonnes pistes de réflexions.

jeudi 28 mars 2024

Petit moment de recul



Depuis quelques jours - beaucoup depuis le budget provincial... beaucoup depuis hier, Journée Mondiale du Théâtre... ce matin encore dans le Devoir (ici) - le discours ambiant du milieu théâtral est de se déclarer en mode survie. 
 
D'emblée, posons le diagnostic: il y a un cruel sous-financement culturel (comme dans plusieurs autres sphères de la société). Vrai. Plus que vrai. Mais est-ce que ça a déjà été facile? Quand les conditions l'ont-elles été? Au point d'être en mode survie? Vraiment?
 
Bien sûr qu'il faut de l'amélioration... et la balle est peut-être aussi en partie dans notre camp.

Et si c'était plutôt le moment, le signal, pour repenser radicalement notre fonctionnement (mais vrai, ici aussi, qu'il faudrait repenser, au passage, tout le mode d'attribution des subventions), de répondre autrement aux besoins de ce milieu? Comme un coup de pied dans une façon de faire qui a atteint sa limite? Qui sait...
 
Une chose me semble pourtant claire. Crier à la crise, c'est un peu crier au loup. C'est préoccupant, vrai. Plus que vrai. Mais ce fatalisme est aussi terriblement épuisant, démotivant.
 
Réclamons. Dénonçons. Transformons. Représentons. Bref, agissons avec un objectif précis: améliorer la situation. Cenne par cenne s'il le faut. Dollar par dollar. Pouce par pouce. De concertation en mutualisation. De reconfiguration en nouveaux projets.
 
Mais au final, ô surprise, ce sera quand même un éternel recommencement... parce que le théâtre, dans son essence même, se nourrit peut-être de ces crises permanentes et de l'adversité.

_________________________

Je termine en citant Meyerhold (citation qui est sur le mur de mon bureau en permanence):  Si le théâtre d’aujourd’hui ne meurt pas, c’est qu’il recèle encore des sèves vivifiantes. Qu’on l’achève s’il est condamné mais qu’on le ranime s’il est viable!

Et Ionesco: La crise du théâtre existe-t-elle? Elle finira par exister, si l'on continue d'en parler. On pense qu'un théâtre ne peut pas exister dans une société divisée. Il ne peut exister que dans une société divisée. Il ne peut exister que lorsqu'il y a conflit, divorce avec mes administrateur ou mes administrés (ce qui dépasse la notion de classes sociales), ma femme ou mon amante, mes enfants et moi, moi et mon ami, moi et moi-même. Il y aura toujours division et antagonismes. C'est-à-dire qu'il y aura division tant qu'il y aura de la vie. L'univers est en crise perpétuelle. Sans la crise, sans la menace de mort, il n'y a que la mort. Donc: il y a crise au théâtre seulement lorsque le théâtre n'exprime pas la crise. Il y a crise de théâtre lorsqu'il y a immobilité, refus de recherche; pensée morte, c'est-à-dire dirigée.

samedi 17 février 2024

Plus ça change...

Le théâtre...

C'est pas facile (financièrement) d'en faire. Pas facile (financièrement) dans faire en région... voire même ailleurs. Ça ne l'a jamais été et ça ne le sera sans doute jamais. 

Le cliché est tenace.

Aujourd'hui, en 2024, où chaque compagnie qui initie un projet espère du financement ou, à tout le moins, un public conséquent pour faire ses frais... tout comme en 1899 (dans l'édition du Progrès du Saguenay du 8 juin de cette année-là:


Il faut noter l'empressement  que met le Progrès (dans ce cas précis mais dans de nombreux autres) pour soutenir Cercle dramatique de Chicoutimi (de 1897 à 1911) et inciter fortement la population à être de la partie! 

vendredi 16 février 2024

Quand les mains anonymes sont belges


La semaine dernière, j'étais à Bruxelles pour assister aux trois représentations de la lecture-spectacle (un peu comme une amorce d'un éventuel travail plus étoffé) de ma pièce Les Mains anonymes, présentées au Centre Wiels, sous la direction de Marie-Gaëlle Verspecht.

Ainsi donc, après l'avoir travaillé deux fois avec Erika Brisson (en novembre 2016 et en février 2018) et une fois avec Guylaine Rivard (en janvier 2023), c'est par une autre interprète - Raphaëlle Bruneau (dont vous pourrez voir ici quelques éléments biographiques) - que j'entendrais de nouveau mon texte! 

Étrange sensation que de s'asseoir, quidam anonyme, dans une salle, au milieu de parfaits inconnus (qui seront près de 200 au total), dans un autre milieu que le mien et de tout à coup voir s'incarner mes propres mots! Étrange distanciation entre quelque chose de plus que familier et de simultanément fort étranger! 

La comédienne accueille les spectateurs, dans un brouillard épais. Son texte en main. Derrière elle, sur le mur, se déploie une grande image numérique aux accents fantasy (qui laissera place, à un seul moment, à une citation tel que le montre la photo). Une petite musique en boucle résonne. 

Puis la lecture commence. 

Le jeu, bien maîtrisé, est rapide (en fait, c'était presque une version TGV... au point qu'à la fin de la première représentation ayant duré une trentaine de minutes, les spectateurs s'attendaient à une autre partie!), esquissant dès le départ une forte montée dramatique au cours des quatre premiers tableaux (sur huit). 

Et c'est là que le décalage se produit entre mon propre rythme d'écriture (et de mise en bouche) et celui de l'équipe de ce projet. Schématiquement parlant, la différence ressemble à ça (le graphique du haut étant mon arc narratif et celui du bas, le leur):

`
Le texte résonne alors différemment: ce qui pour moi est une partition d'introspections et de silences douloureux qui mène inéluctablement (en 60-75 minutes) vers le sommet, devient dès lors une matière énergique portée par une jalousie qui dévore le personnage pour être le moteur dramatique. Le personnage - Raphaëlle y plonge avec un solide engagement et une vivacité proche de l'hystérie - se répand en invectives puis en rage dévastatrice avant que d'assumer, d'une certaine façon, son geste et ses conséquences. 

Je regardais la prestation qui me renvoyait, de mon texte, un autre sens. Et c'était fort intéressant! Quelque peu déstabilisant! Avec une forte envie de voir cette ébauche surpasser l'obstacle concret du papier parce qu'une lecture, toute bonne soit-elle, reste une lecture qui retient le regard de l'acteur au lieu de le porter vers son destinataire! L'envie de voir se créer un véritable échange scénique avec la salle! 

Après, bien sûr, le metteur en scène n'est jamais bien loin avec ses questions et ses remarques! Mais ça, c'est entre moi et l'autre metteure en scène! :) 

mardi 6 février 2024

Syndrome de l'imposteur

L'un des plus grands défis, pour évoluer dans ce beau milieu culturel (et théâtral dans mon cas) est de surpasser ce syndrome de l'imposteur qui pointe régulièrement quand on s'y attend le moins. Ce sournois sentiment d'être à côté de la track. D'être là où d'autre pourrait l'être... et mieux. Ça peut même aller jusqu'à se voir comme un pis-aller. D'avoir des carences dans l'outillage et les connaissances au point de se reléguer soi-même quelques pas derrière pour regarder la parade. D'aller son chemin mais avec une appréhension constante. 

Ce syndrome je le vis, le subis plus souvent qu'à mon tour.

Que ce soit comme gestionnaire. (Oh, ça arrive!)

Que ce soit comme metteur en scène. (Oh, ça arrive!)

Que ce soit comme praticien presque autodidacte (enfin, non sorti d'une école de théâtre)... et en région, qui plus est. (Ça, c'est régulier!)

Que ce soit - comme ça l'était - comme chargé de cours. 

Plusieurs choses nourrissent ce syndrome: une estime personnelle plutôt fluctuante; des résultats mitigés de projets et/ou d'efforts (les pires étant ceux des demandes de subventions!); des situations extérieures qui pour banales n'en demeurent pas moins une source de remises en question; du jugement, des commentaires, des perceptions et des remarques propres à nourrir le doute parce que l'oeil de l'autre est une horrible machine (et c'est d'ailleurs à cause d'elle - et de ma nature sans sparkling dirait l'autre - que je suis incapable d'être comédien). 

Mais le pire, là où cette impression est la plus puissante, la plus glaçante, c'est comme auteur. Quand on me présente d'abord comme un auteur, je tique. Parce que je n'y crois pas. Je ne m'y crois pas. Oui je sais écrire. Oui je sais bien écrire. Mais je n'ai pas cette flamme créatrice. Je n'ai pas cette discipline et ce besoin essentiel d'écriture. Ça vient quand ça vient. 

L'an dernier était publié un recueil avec Les Mains anonymes et Empire... deux de mes plus récents textes, aux Éditions Somme toute. Malgré la fierté de voir mon nom accolé à une couverture de livre, l'insidieuse petite voix intérieure sait se faire experte dans la mise de bémols sur le pourquoi de cette publication au point d'en saper la conviction d'être méritoire. 

Et c'est encore pire quand, ayant quand même cru à la force de ce texte (Les Mains), j'ai osé ma chance au Centre d'Essai des Auteurs Dramatiques. Que si j'avais une clé pour y accéder, c'était peut-être celle-là étant donné sa construction, sa forte forme, son écriture... qualités, me semblait-il, trois fois expérimentées sur scène.

La première étape étant l'analyse par un comité de lecture composé de deux auteurs professionnels et d'un praticien. 

Pour faire bref, ma candidature n'a pas été retenue, tant pis. Je peux m'en remettre. Mais - parce qu'il y a ce mais qui appelle le chambardement - , cette réponse est arrivée avec les commentaires des trois jurés. La lecture de ceux-ci - plutôt convergents! - a été plutôt dévastatrice (entendre ici que ce fut plus un déferlement de considérations négatives qu'un chapelet de bons éléments): texte sans audace, forme lassante, riche vocabulaire mais vide et creux, sans audace, avec un personnage dont on ne sait rien, dont on ne saura rien, qui n'évolue pas, sans audace (parce que oui, c'est revenu bien souvent dans ces pages), qui ne permet pas un déploiement d'émotions, que c'est froid, etc.

Inutile de dire que l'auteur en moi s'est désagrégé! 

Le combat intérieur est reparti pour un tour pour pouvoir malgré tout profiter, à quelques heures d'un départ vers Bruxelles,  d'une lecture-spectacle (trois soirs) de ces mêmes Mains et alors que je m'apprête, dans quelques semaines, à présenter une création. 

Mes réserves de prétention s'amenuisent.

samedi 3 février 2024

Quand le théâtre, au Saguenay, se faisait en anglais

Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, nous avons parfois cette idée d'une communauté fortement francophone. Du coup, le théâtre sur notre territoire s'est donc toujours fait en français, non? Eh bien non! Plus que non!

Il y a eu - Alcan et les machines à papier de Price obligent! - une population anglophone assez conséquente pour qu'il y ait quelques troupes de théâtre dans la langue de Shakespeare! 

Pendant presque 40 ans (de 1943 à 1981... quatre décennies! ce n'est pas rien!), Arvida fut le centre de cette activité dramatique. Avec le Arvida Amateur Dramatic Society... qui deviendrait le St-George's Player en 1949... puis le Arvida Players dans le courant des années '60. 

C'est là, pour les plus jeunes (et je m'inclus dans ce groupe encore malgré mes presque 50 ans!) un pan de notre petite histoire un peu oubliée et/ou ignorée... alors que nous nous rappelons volontiers des actions de Ghislain Bouchard à cette même époque avec le Théâtre du Coteau et, un peu plus tard, avec la Marmite!

En voici un historique publié le 17 juillet 1952 dans Le Lingot (le journal des employés de l'Alcan):


Autre article conséquent (et en français) du jeudi 4 novembre 1954:



Jusqu'au mercredi 2 septembre 1981 comme le rapporte le même journal:


Kénogami n'était pas en reste avec le Hobby Shop Players qui a sévi au moins entre 1954 et 1961 si je me fie aux archives trouvées...

Que sont ces comédiens et ces théâtres devenus?