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lundi 20 avril 2026

Quand Fréchette pue l'immoralité!

 


Les morceaux journalistiques les plus savoureux, dans les archives, se rapportent souvent aux visites de Sarah Bernhardt au Québec. Lors de ses venues (1880, 1891, 1892, 1896, 1905, 1911 1916, 1917), le clergé et l'intelligentsia vertueuse se partagent la palme des menaces et des insultes. La Divine représente, pour eux, la quintessence de l'indécence, de l'immoralité.

De l'autre côté, il y a le peuple qui accourt aux spectacles, qui acclame l'actrice, qui l'accueille comme la personnification même de la grande Culture française. Parmi eux, le poète Louis Fréchette, qui lui écrit des panégyriques, qui la défend dans les publications. 

Et le voilà, le pauvre, qui se retrouve conspué par les foudres de ceux qui veillent à la pureté des âmes. Comme dans ce passage d'un article paru dans La Vérité, le samedi 13 janvier 1894:





samedi 28 décembre 2024

Mnouchkine: «Il n'y a pas de recettes, mais des lois.»


Ariane Mnouchkine - une grande parmi les grands - qui explique ici, dans L'Art du présent (Babel-Essai, 2016), une partie de son travail lors de stages avec différents groupes, qu'ils soient artistes professionnels, amateurs, étudiants:

Ce que nous essayons d'enseigner? Qu'il n'y a pas de recettes, mais des lois. Écouter - tout vient de l'autre -, recevoir avant de faire quoi que ce soit, d'ailleurs ne jamais rien faire, ne jamais fabriquer.

Et quelques règles toutes simples. Par exemple: donner une âme complète à son personnage, qu'il puisse être à un moment Einstein, ou Desdémone, ou un gros bébé, ou la reine d'Angleterre, ne pas froisser irrémédiablement la page avant d'être entré sur le plateau, ne pas préjuger d'un personnage. Ne pas composer non plus, mais déplier chaque passion, chercher le petit pour trouver le grand: Dieu est dans les détails. Trouver l'état, le sentiment, comme disait Jouvet. Écouter les nouvelles venues de l'intérieur de soi, comme dit Eschyle. Écouter les nouvelles venues de l'intérieur de l'autre. Ne pas orner. Savoir qu'il n'y a pas de mouvement sans arrêt, aller d'une immobilité à une autre, comme les danseurs qui s'arrêtent, même en l'air, regardez-les! Il n'y a pas musique sans silence. Pas de force sans calme. Pas d'océan qui soit borné par un rivage. Écouter. Tout est vrai, tout se passe à l'instant même, jamais plus tard, jamais avant, jouer au présent, une seule chose à la fois. Oublier complètement l'état précédent pour pouvoir jouer le présenté Écouter. Savoir abandonner, s'abandonner à la versatilité des états. Écouter. Voir ce qui se passe en soi certes, mais aussi se voir dans l'Histoire, ne jamais laisser l'imagination se refermer. Le beau stage est celui où, tous, nous découvrons, nous entendons ce qui, depuis toujours, était là. Masqué par le tohu-bohu.

Et bien sûr, discipline, travail, économie, pas avarice. L'économie, c'est ne pas faire ce qui est inutile comme déplacement, comme geste, comme mots. L'avarice, c'est se contenter d'un vide sec, ne pas faire l'effort pour trouver à l'intérieur de soi ce vide fertile, plein de virtualités.

J'admire cette capacité à définir son propre travail, à savoir y réfléchir, s'y questionner, se positionner avec humilité... positionnement envers soi-même d'abord puis envers l'autre, envers la scène pour aller, collectivement, vers une quête artistique.

samedi 31 août 2024

«Artourne che-vous!»


Quel accueil faire à Réjane, grande actrice française de la fin du XIXe et du début du XXe siècle (contemporaine de Sarah Bernhardt), quand elle débarque en ce Québec du temps? 

Voici le message passé dans le très conservateur journal La Croix, de ce 14 janvier 1905:


Pour d'autres informations sur cette visite, il est possible de faire de petits détours sur ce blogue, ici et ici


dimanche 28 janvier 2024

Quand un maire s'adonne aux malpropretés théâtrales...

L'ultramontain journal La Vérité du 20 janvier 1883 fait mention d'un (autre) scandale venu des affres de la scène:


Le maire, en question, c'est François Langelier, porté à la tête de la Ville de Québec entre 1882 et 1890 (mais qui fut aussi député provincial de 1873 à 1875 puis de 1878 à 1881; député fédéral de 1884 à 1898; lieutenant-gouverneur de 1911 à 1915). 


Quant à l'actrice, c'est probablement celle-ci retrouvé dans L'Électeur du samedi 23 décembre 1882:


Une petite recherche m'amène sur Wikimedia Commons où se trouvent des photographies d'une actrice du même nom... qui est donc fort probablement la même:




Ce serait donc une actrice française, de passage au Québec (et à Québec) dans le cadre de ces grandes tournées internationales de l'époque qui permettaient à ces artistes de faire un bon coup d'argent avant de retourner sur leur scène coutumière.

Voici d'autres informations sur elle par nos bons vieux journaux (qui précèdent, dans les faits, l'article qui ouvre ce billet).

Le Journal de Québec, 4 janvier 1883:


L'Événement, 5 janvier 1883:


Encore L'Événement, 9 janvier 1883 qui y va même d'une comparaison avec Sarah Bernhardt:


L'Événement toujours, 11 janvier 1883:


Et enfin, L'Événement du 13 janvier qui annonce que le maire Langelier accueillera l'actrice:


Mais ce n'est pas tout... car voici un petit (gros) bémol à l'enthousiasme de L'Événement, émis par Le Courrier du Canada (qui rapporte intégralement ce qui a été publié dans le Nouvelliste dont il est question dans le premier article), 16 janvier 1883... et la boucle se boucle:


Alors, qui dit vrai? Grande actrice ou actrice de second ordre? Nul ne sait. J'ai cherché pour en savoir plus sur cette femme. Voici ce que j'ai trouvé:
  • Son nom complet serait Eugénie Marie Seraphié LeGrand.
  • Elle serait née à Paris et son père aurait été un haut-fonctionnaire du gouvernement français, grand mécène des arts.
  • Elle aurait fait carrière en France, à Londres, en Nouvelle-Zélande et en Australie.
  • En 1873, elle aurait eu un enfant.
  • Elle aurait été mariée, en 1873, quelques semaines seulement à l'acteur anglais Kyrle Bellew (ici), père de l'enfant, avant de divorcer officiellement en 1888.
  • Après son divorce, elle se serait remariée avec Hector Alexander Wilson.
  • Sa date de décès inconnue.


dimanche 7 janvier 2024

Credo pour le théâtre (de Charles Dullin)

 

Portrait de Charles Dullin (1885-1949), acteur et metteur en scène par Constant Le Breton (1985)
L'image vient de ce site.

Parmi les grands noms du théâtre moderne français, il y Charles Dullin, acteur et metteur en scène qui, en compagnie de ses collègues du Cartel (Louis Jouvet, Gaston Baty et Georges Pitoëff), réformera l'art dramatique en mettant au centre de son travail le texte (et principalement les oeuvres du passé) et une vision forte de l'esthétique scénique et de la rigueur de sa pratique. 

Voici deux passages éloquents de cette affirmation, tirés de la petite plaquette Charles Dullin de la collection Mettre en scène chez Actes Sud-Papiers:

[p. 64-65] Mesdames, messieurs, quand je dis: «Il faut sauver le théâtre», je me dois d'en donner quelques raisons. La raison principale, c'est la passé qui nous la fournit. Peut-on évoquer la Grèce sans parler d'Eschyle? L'Angleterre aurait-elle la même figure sans Shakespeare? Le XVIIe siècle ne doit-il pas beaucoup à nos plus grands dramaturges? Entre toutes ces périodes éclatantes, le théâtre a subi des éclipses. Il a traversé souvent des siècles de nuit. Pourquoi est-il toujours revenu à la surface d'une manière aussi éblouissante? C'est parce qu'il est une des formes les plus sensibles de l'expression humaine, une des formes les plus vivantes de l'art. On retrouve le théâtre à l'origine de toutes les civilisations. Il répond à ce besoin des êtres de s'épancher, de sortir d'eux-mêmes. 

[...] Les commentaires du professeur le plus éminent ne remplacent pas la vie que prête un acteur à un personnage; une bonne représentation de Hamlet vaut mieux que tous les commentaires que les siècles ont accumulés. Ce n'est pas que dans les livres qu'il faut réserver une place au théâtre, c'est sur la scène.

mardi 2 janvier 2024

Quand Marcel Dubé parle de son théâtre (et de ses personnages)!

Photographie de Marcel Dubé tirée de BAnQ

Enfin, pas tant de son théâtre (ou de ses personnages) que du milieu canadien-français dans lequel celui(ceux)-ci évolue(nt).

Fort engagé politiquement pour les associations d'artistes et d'écrivains de son temps... chroniqueur acéré pour différents médias... auteur (archi)prolifique d'articles, de scénarios documentaires, de traductions, de téléthéâtres, de téléromans et bien entendu, de pièces dramatiques dans une époque où tout était à faire... pendant une vingtaine d'années, Dubé a transcrit - sans fard et sans ménagement - sa vision de son pays et de ses habitants, et c'est là que réside la force de son oeuvre. 

Voici, en deux passages puissants (tirés de la biographie Marcel Dubé - Écrire pour être parlé de Serge Bergeron qui vient de paraître chez Léméac) , comment il définit, au milieu des années '60 (en faisant référence à sa pièce Les Beaux Dimanches), son travail par rapport à la société d'alors:

[Page 201] Il aurait été facile pour moi de ne m'en tenir qu'à une classe de la société canadienne-française, la classe défavorisée. Je me suis efforcé au contraire de toucher divers milieux. Mais c'est finalement le même milieu canadien-français. Et le milieu canadien-français, je le vois comme ça, larvaire, incapable d'exprimer, sans force et sans culture, une société qui se survit - dans les classes privilégiées du moins - en prenant un coup et en convoitant la femme du voisin. Mon théâtre témoigne d'une servilité à un empêchement d'être. Mes personnages vivent une dépression initiale, essentielle. Même s'il est destruction et préconscience, mon théâtre est un appel à la vie et à la conscience, mais je ne sais pas quelle est cette vie, quelle est cette conscience. Mes personnages sont des ratés qui vivent leur destin jusqu'au bout. Tout chez eux part de l'émotivité et retourne à l'émotivité. Moi, j'écris au niveau des viscères.

Quelques années auparavant, en 1960, il y allait de cette autre description (toujours tirée du même bouquin), comme une variation sur le même thème:

[Page 155] L'homme d'ici, qui finira un jour par être semblable à celui d'ailleurs. L'homme abîmé et soumis que l'on rencontre au détour de la vie quotidienne. L'homme à demi vaincu qui a fumé patiemment l'opium de son histoire. L'homme qui sourit et qui souffre sans savoir pourquoi, devant qui les politiques et les clercs ont fait miroiter les illusions d'une grandeur à toute épreuve et d'une victoire inachevée. «Ton histoire est une épopée», lui demande-t-on de chanter sans cesse, tout en s'assurant qu'il continuera d'y croire et qu'il en restera là. Replié au fond de sa petite paroisse, protégé par l'ignorance que les élites ont cultivée chez lui avec amour, il croit posséder la seule vérité et la seule façon de vivre, pendant qu'à son insu, alors qu'il sommeille dans une assurance béate, les puissances mercenaires de la ruse, qu'il ne se soucie plus de reconnaître, tentent d'accaparer sa patrie, morceau par morceau. Ses droits, ses libertés à la petite semaine, on va les lui laisser pourvu que l'on reparte avec une bonne livre de chair fraîche.

Quand on lit tout ça, l'envie est grande de partir à la conquête de ce répertoire! Parce qu'il me semble avoir là de bonnes clés pour appréhender ses textes et ses personnages.

De mon analyse tout à fait personnelle et subjective, c'est un répertoire fortement inscrit au seuil de la Révolution Tranquille (pour une grande part). Un théâtre qui se pose comme un premier jalon, une reconnaissance des faits, d'un état tout déprimant soit-il... pour qu'advienne - si possible - une mutation, une transformation que certains appelleront avenir meilleur

vendredi 29 décembre 2023

Dubé après Shakespeare!

 

Après quelques jours passés dans l'univers du théâtre élisabéthain, voici que je plonge quelques siècles plus tard (ce sont ces écarts - et ces rapprochements! - qui me séduisent le plus dans le grand répertoire  qui compose mon champ de pratique!) dans le monde de Marcel Dubé, avec cette nouvelle biographie de Serge Bergeron, Marcel Dubé - Écrire pour être parlé, paru il y a quelques semaines chez Léméac

Une biographie que j'avais bien hâte de lire... parce que je dois le confesser: de Marcel Dubé, je ne connais finalement bien peu de choses sinon ses œuvres principales (Au retour des oies blanches, Zone ou Un simple soldat) que j'ai dû lire, comme plusieurs de mon âge, sur les bancs du Cégep ou de l'Université... ce qui n'est pas vraiment le meilleur contexte pour l'apprécier, d'autant que son écriture est quand même marquée par son époque qui n'est plus la mienne.

Car c'est aussi cet encombrant cliché - répertoire vieillot et daté - qui m'a toujours un peu tenu loin de ce monumental et prolifique auteur, pilier incontournable de notre dramaturgie québécoise, mais malencontreusement artiste méconnu et , en un certain sens, oublié (lui qui n'est décédé qu'en 2016) par les générations suivantes. 

Cette biographie sera donc une lecture de réhabilitation. 

C'est donc avec bien du retard - honte à moi! - que je pars à la découverte de celui dont les textes ont fait vibrer les spectateurs et les téléspectateurs durant plusieurs décennies... de celui qui a tendu, en son temps, un miroir sans fard à une société québécoise en (dé)construction! Et c'est précisément pour ce dernier point que ses pièces resteront essentielles à notre histoire dramatique. 

Pour accompagner (ou remplacer) cette lecture, il y a cette série, Mémoires: Marcel Dubé raconte, en 18 épisodes de trente minutes, produite en 1989 par Radio-Canada (et toujours disponible sur OhDio).

mercredi 27 décembre 2023

Juste du petit fiel contre Sarah Bernhardt

Dans ce Québec du début du XXe siècle, parmi les journaux moralistes les plus contempteurs de Sarah Bernhardt (les archives de BaNQ sont remplies de pièces d'anthologie qui suintent la mauvaise foi et la méchanceté pas toujours exempte d'antisémitisme quand elles parlent d'elle), il y a le sympathique hebdomadaire La Vérité... un journal moraliste dont la charité chrétienne s'abat sur l'actrice à chacun de ses passages canadiens. 

En 1914, la Divine annonce une grande tournée d'adieu (mais en fera une autre en 1917). Dès lors, le papier y va, dès que l'occasion se présente, de petits entrefilets bien sentis: 

Comme en ce18 avril 1914...


... ou celui-ci du 25 septembre 1915...


... ou celui-là du 14 octobre 1916...


Ce dernier petit encadré fait référence aux différentes annonces et réclames, à coup de superlatifs, publiées dans les autres journaux, comme celle-ci, dans La Presse, quelques jours auparavant (3 octobre 1916):

mardi 4 octobre 2022

La visite d'Ellen Terry

 

Ellen Terry en Lady Macbeth (John Singer Sargent, 1889)


En 1883, le grand tragédien britannique Henry Irving se lance lui aussi dans les lucratives tournées outre-atlantiques et s'embarque, avec sa troupe du Lyceum, sur un paquebot en  direction des Amériques. 

Avec lui se trouve une immense actrice, considérée comme la Sarah Bernhardt ou la Duse de l'Angleterre: Ellen Terry (1847-1928). Elle créera notamment les grands personnages féminin d'Oscar Wilde et de Shaw, d'Ibsen... en plus de jouer de grands rôles shakespeariens. 

Et accessoirement, cette grande comédienne était également la mère d'un important personnage en devenir dans l'histoire théâtrale: Edward Gordon Craig, l'un des grands réformateurs de la scène occidentale de la fin du XIXième, début XXième siècle. 

Toujours est-il que ces grandes tournées américaines, dans des circuits tous tracés à l'avance, conduisaient immanquablement, tout naturellement, vers Montréal, métropole d'une colonie officiellement britannique. Plus précisément dans une salle mythique de notre petite histoire, l'Académie de Musique. (Il fallait bien quelque avantage à cette catastrophique situation géo-politique...)

Ainsi donc, en septembre 1884, débarquent ces monstres de théâtre:

Comme en fait foi cet encadré paru dans L'Électeur du 23 septembre 1884:


Comme en fait foi cet réclame, parue le même jour, dans le journal L'Événement:


Ce même journal fera, en quelques lignes, l'annonce de leur arrivée (le 29 septembre 1884):


Malheureusement, je n'ai pas retracé de compte-rendu (en français de leur passage canadien)... 

Ils repasseront quelques années plus tard... tel qu'annoncé dans la Presse du 7 août 1893:


Ainsi qu'en février 1894 (La Minerve, 15 février 1894):


Irving, Terry et leurs acolytes repasseront encore quelques fois par la suite... mais sans jamais s'inscrire plus longuement dans les différents journaux de l'époque. 

lundi 19 septembre 2022

Les rôles du metteur en scène selon Peter Brook

 

Le 2 juillet dernier décédait le grand metteur en scène Peter Brook. Praticien accompli, il s'est commis également à plus d'une reprise à la réflexion et l'écriture, pour laisser à la postérité théâtrale des titres incontournables comme L'Espace vide, Oublier le temps, Le diable c'est l'ennui et tant d'autres. Dans ses ouvrages, il décortique l'essence du théâtre, le cheminement créatif, la fonction du metteur en scène... comme par exemple, dans cet extrait (p.18) tiré de Points de suspension paru en 1992:

On doit distinguer deux sens dans l'expression «mettre en scène». La moitié de la tâche du metteur en scène consiste, bien sûr, à diriger, à prendre en charge, à décider, à dire «oui» et à dire «non», à avoir le dernier mot. L'autre moitié consiste à maintenir la bonne direction. Là, le metteur en scène - le director - devient un guide, il tient le gouvernail, il doit avoir étudié les cartes et savoir s'il se dirige vers le nord ou vers le sud. Il cherche constamment, mais pas au petit bonheur. Il ne cherche pas pour le plaisir de chercher, il a un objectif; un chercheur d'or peur bien poser un millier de questions, elles se rapporteront toutes à l'or. Un médecin qui cherche un vaccin peut varier les expériences à l'infini, toutes seront dirigées vers le traitement d'une maladie et non pas d'une autre. Si ce sens de l'orientation reste présent, chacun peut jouer son rôle aussi pleinement et avec autant de créativité qu'il en est capable. Le metteur en scène peut écouter les autres, se rendre à leurs suggestions, apprendre d'eux; il peut, surprise, virer de bord. Malgré tout, les énergies collectives seront au service d'un seul et unique but. C'est ce qui permet au metteur en scène de dire «oui» et «non», et aux autres de l'accepter.

Se déploie dans ces pages l'image d'un metteur en scène au service du texte, mais surtout, au service des comédiens et de l'espace. Quelques pages plus loin (p.28), il y a va, en réponse à une lettre qu'il a reçue, de cette (magnifique) conviction:

[...] Vous me demandez comment on devient metteur en scène. 

Les metteurs en scène de théâtre se nomment eux-mêmes. Un metteur en scène au chômage est un paradoxe, de même qu'un peintre au chômage - mais pas comme un acteur au chômage, qui est victime des conséquences. On devient metteur en scène en se disant metteur en scène et ensuite on persuade les autres que c'est vrai. 

dimanche 24 avril 2022

Et que pense-t-on de Sarah Bernhardt?

Sarah Bernhardt dans Jeanne d'Arc

Sarah Bernhardt dans La Dame aux camélias

La Divine - ou Sarah Bernhardt - a fait couler beaucoup d'encre lors de ses passages en territoire canadien. Les journaux rivalisent en louanges! Alors que d'autres - et ce sont mes préférés! - la pourfendent et trempent leur plume dans le venin pour s'en donner à coeur joie! 

Ainsi ces chroniques d'Archiloque - la mode était aux pseudonymes - publiées dans Le Courrier du Canada, en ce samedi 18 avril 1891... soit lors du second passage de l'actrice dans la métropole:



samedi 26 février 2022

La triste liquidation des avoirs de Rachel

Portrait de Rachel faisant un pied de nez, René Dragon (entre 1848-1853)


Rachel (Rachel Félix) est l'une des grandes figures du théâtre français du XIXième siècle. Illustre tragédienne venue de nulle part qui s'est imposée au temps du romantisme et du mélodrame pour faire revivre les grandes oeuvres classiques du passé (j'en ai parlé ici). Comédienne fantasque  au caractère farouche dont la vie fut brève mais intense, avide de gloire et de gains pécuniers. À sa mort, en 1858 (à l'âge de 36 ans), ses avoirs sont  froidement mis à l'encan. La lecture de ceux-ci (dans L'Ère Nouvelle, un journal du district de Trois-Rivières, du 24 mai 1858) est toute aussi étonnante (par sa richesse) que triste (sur cet éparpillement matériel qui ont fait cette artiste):



mercredi 9 février 2022

Que dirait Piscator aujourd'hui?


Parmi les grands metteurs en scène du vingtième siècle, il y en a un qui me reste relativement méconnu: Irwin Piscator (1893-1966), grand révolutionnaire de la scène allemande. Son travail, proche de l'agit-prop, se nourrit de l'actualité et du politique tout en introduisant, dans ses spectacles, ces nouveaux médias que sont la radio et le cinéma. 

C'est donc avec beaucoup d'intérêt que je plonge dans son ouvrage Le théâtre politique, paru en 1962 chez L'Arche Éditeur

Dès le début, page 54, il y  va de cette constatation (faite en 1924!) qui me fait me demander ce qu'il penserait, ce qu'il dirait du monde d'aujourd'hui, de sa société, des médias sociaux: 

L'actualité attire les gens plus qu'à aucune autre époque, notre actualité étant plus colorée, plus romantique, plus dramatique que tout ce que peut imaginer un poète. La révolution sociale est à l'ordre du jour, et exige, inexorablement, qu'on tienne compte d'elle. Elle ne se laisse plus ignorer. Elle dirige l'heure présente. Elle fait sortir de leurs derniers refuges, en les effarouchant, les rêveurs livides, les grands imaginatifs peureux qui se détournent du monde; elle arrache la plume des mains de tous ces «écrivains de métier», elle compose d'elle-même le drame effrayant, violent, héroïque de notre vie.

lundi 31 janvier 2022

Encore Ruz(z)ante

 


Dans le billet d'hier, je parlais de ma découverte de quelques oeuvres d'un célèbre auteur-acteur (comme Shakespeare, comme Molière) italien de la première moitié du XVIe siècle: Angelo Beolco dit Ruzante (ou Ruzzante), du nom de son personnage de paysan vif d'esprit et agile de corps qui inspirera, pour plusieurs, les contours du personnage d'Arlequin.

Toujours est-il que j'ai lu d'une traite son Anconitaine et Bilora. Deux courtes pièces dynamiques, proches du ton des farces françaises, amusantes, féroces, et d'une liberté assez prodigieuses. Autre temps, autres moeurs!

Aujourd'hui, la poste m'en apporte deux nouvelles (car oui, je suis un acheteur compulsif dans les bouquineries francophones un peu partout dans le monde au point où mon bureau est maintenant trop petit!): Les vilains (d'après Ruzante... mais je ne suis pas certain que ce soit de lui) et La Moscheta.

Une bonne découverte! 

Petit passage obligé par la bible du théâtre, Le Dictionnaire encyclopédique du théâtre de Michel Corvin:

Ruzante ou Ruzzante, pseudonyme d'Angelo Beolco (Padoue, vers 1502-1542). Auteur dramatique, acteur et metteur en scène italien.

[...]Un statut familial et social un peu marginal, une connaissance directe du monde paysan, telles sont les deux conditions qui vont déterminer le sens de son activité théâtrale; la troisième est l'expérience de la scène, car Beolco est aussi acteur et organisateur de spectacles, à la tête d'un groupe d'amis [...] qui constituent une troupe semi-professionnelle. Dans ce cadre Beolco «invente» et développe le personnage auquel son nom est associé [...].

[...] Beolco transcende ses modèles [note: des auteurs du passés] en conférant une évidence et une puissance scénique inouïes à l'univers paysan et à son protagoniste. Certes ce théâtre est fondamentalement ambigu de par sa finalité même: divertir un public citadin, aristocratique et cultivé aux dépens d'un monde et d'une langue (le dialecte padouan) subalternes. Mais cette ambiguïté même autorise une liberté de langage que l'auteur-acteur exploite jusqu'à dénoncer, parfois violemment, la misère des paysans et les vicissitudes historiques que traverse la campagne padouane (guerre, disette, épidémies).

Entre 1617 (dernière édition expurgée des pièces) et la fin du XIXe siècle [...], l'oeuvre connaît une longue éclipse [...]

[...] De toutes ces expériences [note: sur la langue, les dialectes, la forme en vers ou en prose, les monologues, les différents types de comédies], la plus originale est l'invention du «dialogue» dont le schéma souple et libre continue de fasciner les metteurs en scène contemporains.

Voilà. J'y retourne.

dimanche 30 janvier 2022

Ruzante ou le précurseur de la commedia dell'arte

Au fil de mes lectures thématiques portant sur la commedia dell'arte, je suis tombé à quelques reprises sur le nom d'un dramaturge italien du XVIe siècle: Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1496-1542), du nom de son personnage fétiche qui revient de pièce en pièce.

Inutile de dire qu'il m'était parfaitement inconnu!

Mais s'il est important et significatif, c'est qu'il serait, en quelque sorte, l'auteur originel, le précurseur, à avoir donné, d'une certaine façon, les canevas et les personnages types qui feront la commedia dell'arte quelques années après sa mort, le 5 février 1545, à Padoue, quand huit comédiens signeront un contrat pour créer la première troupe de comédiens professionnels.

À bien des égards, Ruzante peut être considéré comme étant le premier à avoir posé les règles de la comédie « savante », professionnelle. En effet, en pleine Renaissance, seuls les dramaturges du théâtre antique et les grands auteurs contemporains ont pignon sur rue. Les farces populaires sont totalement méprisées, car « non parfaites ».

Ruzante, de son vrai nom Angelo Beolco, va alors écrire les premiers canevas de l’histoire. Ceux-ci vont refléter les nouveaux rapports entre les citadins, plus riches que jamais, et les paysans, évidemment plus pauvres. C’est ainsi qu’il va fixer les traits d’un des personnages les plus connus de la Commedia dell’arte : le paysan malin, une sorte de bouffon, fantasque, truculent, s’exprimant dans un dialecte padouan aux accents ridicules. L’on reconnaît là le célèbre Arlequin. (Commedia dell'arte: D'Arlequin à Molière)

Je me suis commandé quelques pièces de lui, dont L'Anconitaine et Bilora, écrites autour de 1530. C'est très drôle. Vif. Avec des personnages au fort potentiel comique, tenant des discours (en de longues répliques) qui frappent. Un peu comme le font ceux des farces médiévales et des premières comédies françaises de la Renaissance. Bien sûr, tout le jeu des dialectes ne passent guère la rampe de la traduction... mais ça donne quand même une bonne idée de la teneur de ses pièces!

mercredi 19 janvier 2022

Les différentes déclinaisons d'«Edmond»

En 2017, Alix Michalik présente une nouvelle pièce de théâtre qui fait sensation partout où elle est jouée: Edmond

Dans cette histoire à l'humour bien français, il est question de la difficile (et fort divertissante) naissance du chef-d'oeuvre Cyrano de Bergerac, sous la plume du pauvre Edmond Rostand. Autour de lui de grands personnages historique: Courteline, Feydeau, Sarah Bernhardt... et Constant Coquelin qui lui commande une comédie. Les tribulations sont nombreuses et s'échafaude, scène par scène, un récit épique!

Bref, une bonne pièce. Qui connaîtra d'autres vie!

Dont une au cinéma (le film est disponible actuellement sur Toutv.ca), en 2019, adaptation et réalisation de l'auteur (qui y tient le rôle de l'arrogant Feydeau):

Mais aussi - et je suis très heureux de l'avoir reçue hier! - une version en bande dessinée, en 2018, réalisée par Léonard Chemineau. La lecture promet d'être fort amusante! 



samedi 8 janvier 2022

La fin (légendaire) des grands tragédiens

Manifestement, il n'était pas facile d'être un tragédien, dans l'Antiquité: les trois grands auteurs qui nous sont parvenus - Eschyle, Sophocle et Euripide - ont tous connu des fins pour le moins théâtrales:



jeudi 6 janvier 2022

Un couac pour Sarah Bernhardt


En 1916, Sarah Bernhardt est de nouveau de passage au Québec (pour voir tous ses passages au Canada, voir ce site - en anglais - qui présente les dates, les lieux et les répertoires joués). Ce sera son avant-dernier passage. Et elle attire toujours autant le public. Sauf que la magie commence à s'amenuiser: la grande artiste vieillit (la photo du billet est datée de mai 1916) et se flétrit un peu! En témoigne cet article - signé du pseudonyme de Baptiste Poquelin... hommage à Molière - publié dans Le Pays, en ce 14 octobre 1916:



dimanche 22 août 2021

Suite de la suite phédrienne!

 


C'est un dramaturge que je ne connaissais pas. Et bon... ce serait mentir de dire que je le connais mieux maintenant après n'avoir lu qu'une seule pièce! Mais quand même...

Dans ma quête des différentes versions de l'histoire de Phèdre, je suis tombé sur cet auteur humaniste de la Renaissance - période creuse du théâtre français après une époque médiévale riches en mystères et en farces et juste avant un classicisme qui fera date - considéré comme un des grands de son époque et célébré, notamment, par Ronsard:


Bref, c'est une réelle découverte. 

J'ai donc lu la version originale en vieux français (c'est là un exercice qui demande une attention particulièrement éprouvante!) de son Hippolyte... pour y trouver l'une des bonnes pièces sur le sujet... sinon la meilleure... très proche de la version antique tout en étant débarrassée des conventions théâtrales désuètes des Grecs et des Romains.

Dans celle-ci, il y est beaucoup (vraiment beaucoup) question de Thésée (dont le long prologue énoncé par le fantôme de son père Égée qui donne une mise en situation détaillée de la vie conjugale de ce roi fantasque), de son caractère déloyal et infidèle qui jette Phèdre dans un désarroi (et un destin divinement contrarié) qui la piège dans une passion incestueuse pour le fils Hippolyte. Le grand roi de la version racinienne y est dépeint dans toute son humanité viciée par l'orgueil, le calcul, l'aveuglement.

La reine y est, du coup, une figure encore plus pitoyable, profondément malheureuse, tourmentée. Femme déçue. Femme désespérée. Femme sans attaches, sans famille et sans patrie. Son destin se conjugue avec ses choix, avec son passé, avec son présent.

Hippolyte y est aussi présenté sous son aspect le plus intéressant: chaste et austère, complètement dégoûté de l'amour et de la chair. Ce qui le rend doublement - voire triplement - perturbé par les aveux de Phèdre. La rencontre entre les deux est d'ailleurs l'un des passages les plus beaux alors que le fils aborde sa belle-mère avec une certaine piété filiale et que celle-ci lui demande de porter la couronne en lieu et place du père disparu avant que de ne se lancer dans le déferlement de sa passion. Les répliques sont saisissantes. Pathétiques. Cruelles.

Il y a d'autres monologues (la pièces est construite sur les monologues ou sur des échanges à deux personnages alors que chaque acte - il y en a cinq - se termine par un choeur poétique) magnifiques:
  • le présage d'Hippolyte qui combat un lion féroce;
  • les suppliques de Phèdre aux dieux pour qu'ils la délivrent de son mal;
  • ses accusations envers son époux absent;
  • ses confessions;
  • le discours brutal de la nourrice pour sortir Phèdre de sa léthargie;
  • la description de l'état physique et émotionnelle de Phèdre par la nourrice;
  • le retour de Thésée plus ébranlé que triomphant;
  • l'échange insistant et terrible entre lui et son épouse qui finira par porter une fausse accusation envers le fils;
  • la malédiction insensée que porte Thésée sur la tête de son fils (le dernier de ses trois voeux à Neptune où il appelle la mort d'Hippolyte comme vengeance);
  • le remords de la nourrice qui a fait germer l'idée de la fausse accusation dans l'âme fiévreuse de sa maîtresse;
  • le récit du messager... sur six pages!;
  • l'horreur de Phèdre face à la mort d'Hippolyte.
Si je m'écoutais, je tasserais la partition préparée à partir de la version d'Euripide (et avec laquelle je compte travailler à l'hiver 2022) pour me consacrer à celle-ci! 

samedi 14 août 2021

Une entrée dans le travail de Robert Lepage

 

Je viens de recevoir ce tout petit bouquin (dans la collection Mettre en scène chez Actes Sud-Papier qui est, en soi, fort intéressante) qui donne la parole à Robert Lepage. 

Il est l'un des grands metteurs en scène contemporains et cet entretien d'une soixantaine de pages (qui va de ses débuts jusqu'à l'ouverture du Diamant et ses projets de 2018 et années suivantes) nous permet de saisir son parcours et les contours de sa vision et de sa pratique:

[...] Le fond n'est rien sans la forme. Parfois les deux cohabitent de manière égale. Pendant longtemps, on pensait que je ne m'intéressais qu'à la forme. Or, je m'intéressais autant au fond. Peut-être que la forme était maladroite et qu'on ne voyait qu'elle? Peut-être qu'elle était tellement nouvelle qu'on ne voyait que le nouveau gadget qui avait été utilisé? Sans doute, avec le temps, suis-je juste un petit peu plus habile à faire dialoguer la forme et le fond. (p.45)

[...] Je crois en l'acteur-inventeur ou l'acteur-créateur. L'acteur-interprète ne m'intéresse pas. Je ne travaille pas à l'interprétation, mais j'essaie de travailler à l'invention. (p.48)

[...] Un spectacle est fixé seulement le jour où on ne le joue plus. On perçoit le théâtre comme une chose sacrosainte qu'on ne peut pas retoucher. Or, tout spectacle vivant est retouché. (p.58)

[...] Le théâtre est un métier d'humiliation. On se casse la gueule, mais on n'en meurt pas. (p.61)

[...] Quand on crée un spectacle, on invente des règles, des limites, pour que le public comprenne ce qu'on fait, mais il ne faut pas qu'elles nous emprisonnent. Il faut les établir mais dire  aussi qu'on a le droit d'en sortir. (p.63)

[...] J'essaie toujours d'accueillir les idées saugrenues, lancées comme une farce, quelque chose qui n'est même pas une proposition. Alors, j'essaie de les mettre en pratique et souvent nous trouvons là la réponse à ce que l'on cherchait! (p. 65)

C'est une lecture stimulante. Inspirante.