mardi 9 mars 2010

Théâtre: défense d'entrer

De retour entre les pages du monumental L'art du théâtre d'Odette Aslan (auquel je me réfère abondamment depuis quelques mois!) pour retranscrire un passage intéressant écrit par Jan Doat - metteur en scène français qui fut, par ailleurs, le premier directeur du Conservatoire de théâtre de Montréal! - en 1947 dans l'avant-propos de son essai intitulé Entrée du public. Il s'agit là d'un texte intéressant qui brosse, encore aujourd'hui, un bon portrait de cet art éphémère, de son glissement inéluctable de l'art de masse à l'art du divertissement...



Interdit au simples et à la foule, au jeu collectif, à la célébration communautaire. Défense d'entrer pour autre chose qu'oublier sa propre vie et applaudir aux tours de force: regardez mais ne touchez pas.


Le théâtre, une maison commune? Même pas un club, un lieu de passage et d'attente, anonyme et vide où l'on est mal à l'aise et jamais chez soi et jamais surtout chez un ami: même pas l'intimité d'une rue de sa ville, où l'on est poursuivi par la dame du vestiaire, le contrôleur, l'ouvreuse, après avoir rempli des formalités à deux guichets et payés un prix fort élevé (qui, du reste, ne permet même pas au théâtre d'être une industrie honnête).

Il fut des temps où l'art dramatique était grand...
[...] À ces moments-là, le Théâtre était à la foule; il était bien la chose de ce public houleux, passionné et sans respect qui buvait, mangeait, criait et se bousculait, mais maintenait le dialogue continu avec l'autre vraie vie qui, là-bas, sur la scène, se déroulait suivant des conventions établies. [...] Alors passait sur des milliers de têtes levées un grand souffle de violence et d'exaltation qui, maintenant, ne trouvent plus leur expression partielle qu'[...]au match, [...] dans l'émeute et dans la guerre.

Le voici maintenant devenu, ce théâtre, un lieu réservé et cher, un commerce aventureux, un art sans contact avec la communauté, un plaisir, un moyen d'oubli. L'applaudissement y est de rigueur, le sifflet une incongruité. Pour chaque spectateur, parfaitement isolé, une manifestation bruyante du voisin provoque un sourire narquois.

Il manque au peuple - je veux dire à l'ensemble des habitants d'une nation - cette ivresse dionysiaque et ce dépassement de soi-même, cette adhésion dans la violence à l'esprit collectif.

Voilà.

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