dimanche 29 janvier 2012

L'origine du théâtre au Canada (c'est-à-dire au Québec)...


Une dense page d'histoire couvrant plusieurs décennies de pratiques théâtrales au début de la colonie... qui vient du second volume de Notre histoire: Québec-Canada par Jacques Lacoursière,Claude Bouchard, Richard Howard, publié en 1972:

Le théâtre est né au Canada le 14 novembre 1606. Pour fêter le retour de Jean de Biencourt de Poutrincourt du pays des Armouchiquois, Marc Lescarbot compose une pièce en vers où il met en scène le dieu Neptune, les Tritons et des Amérindiens. La première partie de la pièce est jouée sur l'eau, la seconde l'est dans le fort de Port-Royal. La pièce se termine par une tirade de dix-huit vers qui invite les participants à un grand banquet: «Entrez dedans. Messieurs, pour votre bienvenue. Qu'avant boire chacun hautement éternue Afin de décharger toutes froides humeurs Et remplir vos cerveaux de plus douces vapeurs». Autre création théâtrale: en 1640, pour célébrer le premier anniversaire de naissance du Dauphin, le gouverneur de Montmagny fait exécuter une tragi-comédie «où l'âme d'un infidèle est poursuivie par deux démons». Le spectacle a un but apostolique: il doit frapper les spectateurs algonquins et, pour ce, on fait parler les démons en langue algonquine! Le père Paul LeJeune résume ainsi le scénario de la pièce: «Nous fîmes poursuivre l'âme d'un infidèle par deux démons qui enfin le précipitèrent dans un enfer qui vomissait des flammes. Les résistances, les cris et les hurlements de cette âme et de ces démons qui parlaient en langue algonquine donnèrent si avant dans le cœur de quelques uns, qu'un Sauvage nous dit à deux jours de là qu'il avait été fort épouvanté la nuit par un songe très affreux». A l'occasion de l'arrivée d'un gouverneur ou pour saluer monseigneur Laval, on compose des pièces en vers latins ou français. La valeur littéraire de ces œuvres, pour le peu qu'on en connaisse, laisse à désirer.

Pierre Corneille est l'auteur français le plus joué à Québec au dix-septième siècle. Le 31 décembre 1646, on interprète dans le magasin de la Compagnie de la Nouvelle-France, une pièce à succès: Le Cid. Le rédacteur du journal des Jésuites note pour cette journée: «Le dernier jour de l'an, on représenta une action dans le magasin, du Cid. Nos pères y assistèrent pour la considération de Mons, le Gouverneur, qui y avait de l'affection et les sauvages aussi; le tout se passa bien et n'y eut rien qui put mal édifier». Cinq ans plus tard, soit le 4 décembre 1651, on jouera une autre pièce de Corneille intitulée Héraclius.

Le clergé se méfie du théâtre. Monseigneur de Saint-Vallier avertit le gouverneur Denonville «que l'on ne croit pas qu'il soit bienséant à la profession du christianisme de lui (la fille du gouverneur) permettre la liberté de représenter un personnage de comédie, et de paraître devant le monde comme une actrice en déclamant des vers, quelque sainte qu'en puisse être la matière; et bien moins encore croit-on qu'on doivent souffrir que des garçons déclament avec des filles».

L'affrontement majeur entre l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile pour une question de théâtre se situe en 1694. Le gouverneur Frontenac avait développé, à Québec, une certaine vie de cour où les banquets, les bals et les spectacles étaient assez fréquents. En 1693, des officiers de l'armée accompagnés de quelques dames organisent des représentations de théâtre; on présente deux pièces, Nicomède de Corneille et Mithridate de Jean Racine. L'année suivante, les gens de l'entourage du gouverneur décident de présenter une pièce controversée, Tartuffe de Molière. Le 10 janvier 1694, Monseigneur de Saint-Vallier demande aux curés de condamner le théâtre ainsi que l'instigateur prétendu de la représentation projetée, Jacques de Mareuil. Six jours plus tard, les paroissiens sont avertis que, s'ils assistent à la représentation du Tartuffe, ils seront coupables de péché mortel. L'évêque offre à Frontenac un montant de cent pistoles pour que la représentation n'ait pas lieu. Le gouverneur accepte le pot-de-vin épiscopal et il n'est plus question du Tartuffe! Dès la réception du montant, Frontenac fait distribuer la somme aux pauvres de la ville. Mais le théâtre disparaît pour un certain temps par suite des déclarations de l'évêque: «Nous déclarons que ces sortes de comédies  ne sont pas seulement dangereuses, mais qu'elles sont absolument mauvaises et criminelles, et qu'on ne peut y assister sans péché.»


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