samedi 27 août 2011

Des spectateurs sur la scène...

Spectateurs de qualité sur la scène, gravure par J. Lepautre

L'une des coutumes les plus surprenants du théâtre classique concerne la disposition des spectateurs... Si au parterre, une partie du peuple, pauvre, était debout et manifestait son approbation ou son ennui de bruyante façon, une autre fange de la population, aisée, prenait place directement sur la scène, parmi les acteurs, et se donnait aussi en spectacle, interagissant parfois, commentant, tenant des propos grivois et entravant le jeu des comédiens. Cette coutume a duré fort longtemps.

Voici, tiré de la première scène des Fâcheux de Molière, une description de ce qui pouvait se passer:

ÉRASTE

Sous quel astre, bon Dieu, faut-il que je sois né,
Pour être de fâcheux toujours assassiné !
[...]
Mais il n’est rien d’égal au fâcheux d’aujourd’hui ;
J’ai cru n’être jamais débarrassé de lui ;
Et, cent fois, j’ai maudit cette innocente envie
Qui m’a pris à dîné, de voir la comédie,
Où, pensant m’égayer, j’ai misérablement,
Trouvé de mes péchés le rude châtiment.
[...]
J’étais sur le théâtre en humeur d’écouter
La pièce, qu’à plusieurs j’avais ouï vanter ;
Les acteurs commençaient, chacun prêtait silence,
Lorsque d’un air bruyant, et plein d’extravagance,
Un homme à grands canons est entré brusquement
En criant : "holà-ho, un siège promptement
Et de son grand fracas surprenant l’assemblée,
Dans le plus bel endroit a la pièce troublée.
[...]
Tandis que là-dessus je haussais les épaules,
Les acteurs ont voulu continuer leurs rôles :
Mais l’homme, pour s’asseoir, a fait nouveau fracas,
Et traversant encor le théâtre à grands pas,
Bien que dans les côtés il pût être à son aise,
Au milieu du devant il a planté sa chaise,
Et de son large dos morguant les spectateurs,
Aux trois quarts du parterre a caché les acteurs.
Un bruit s’est élevé, dont un autre eût eu honte ;
Mais lui, ferme, et constant, n’en a fait aucun compte ;
Et se serait tenu comme il s’était posé,
Si, pour mon infortune, il ne m’eût avisé.
"Ha Marquis, m’a-t-il dit, prenant près de moi place,
Comment te portes-tu ? Souffre, que je t’embrasse."
Au visage, sur l’heure, un rouge m’est monté,
Que l’on me vît connu d’un pareil éventé.
[...]
Il m’a fait, à l’abord, cent questions frivoles,
Plus haut que les acteurs élevant ses paroles.
[...]
«Tu n’as point vu ceci, Marquis ; ah ! Dieu me damne
Je le trouve assez drôle, et je n’y suis pas âne ;
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
Et Corneille me vient lire tout ce qu’il fait."
Là-dessus de la pièce il m’a fait un sommaire,
Scène, à scène, averti de ce qui s’allait faire,
Et jusques à des vers qu’il en savait par cœur,
Il me les récitait tout haut avant l’acteur.
J’avais beau m’en défendre, il a poussé sa chance
Et s’est, devers la fin, levé longtemps d’avance ;
Car les gens du bel air pour agir galamment
Se gardent bien, surtout, d’ouïr le dénouement.


Oui. Quelle étrange coutume... Voici ce qu'en dit Michel Corvin dans son Dictionnaire encyclopédique du théâtre:

SPECTATEURS SUR LE THÉÂTRE: L'usage d'installer des spectateurs sur la scène remonte, semble-t-il, au succès du Cid créé au théâtre du Marais en janvier 1637. Jusqu'à la mort de Molière, cette pratique se conserve sans prendre des proportions excessives (trente-six personnes au plus sur la scène en 1672-1673). Après la fondation de la Comédie-Française, le nombre de ces spectateurs privilégiés atteint au minimum une centaine. Au XVIIIième siècle, il augmente considérablement et rend difficile le jeu des acteurs (on a calculé que deux cent vingt personnes assises et debout ont pu être placées sur la scène vers 1750). En 1759, le comte de Lauraguais donne une somme importante à la Société des comédiens-français pour qu'elle mette fin à cette habitude qui aura duré plus de cent vingt ans.


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