samedi 13 mars 2021

Quand la lorgnette contemporaine fausse le répertoire...


Je ne m'en cache pas, je suis un fan du répertoire ancien (ancienneté relative... de 10 ans, 100 ans, 1000 ans et plus!). J'aime plonger dans ces textes venus d'ailleurs, venus d'un autre temps, et les entendre résonner (et raisonner) aujourd'hui, faire converger ces échos du passé vers le public d'aujourd'hui. 

Et c'est parfois étonnant, détonnant, incroyable… Voir à quel point, finalement, l'humanité ne change pas... 

Du moins, quand on lit la pièce, tant comme créateur que comme spectateur, avec son propre système de valeurs qui recouvre celui de l'œuvre, de son époque et de son contexte social. 

Parce que comme il ne s'agit pas d'archéologie théâtrale, ni d'une reconstitution fidèle, il y a nécessairement tout un processus de réappropriation, de réinterprétation. Dans mon cas, avec une vision occidentale, américaine, québécoise, masculine, etc. que j'aborde chaque texte.

C'est ce qui fait la beauté de la chose. 

Mais parfois (j'ai vécu l'expérience dans des ateliers de lectures avec le Théâtre 100 Masques où des gens s'offusquaient de situations décrites dans des textes antiques), il peut y avoir des jugements de valeurs qui - sans être mauvais pour autant - demandent alors une bonne recontextualisation historique et une reconstruction (mentale, pour bien faire comprendre) d'un système de valeurs révolu. 

C'est ce que dit, en gros, ce petit extrait (p. 288) du Théâtre et société dans la Grèce antique de Jean-Charles Moretti publié chez Le Livre de Poche (et ce qu'il dit vaut pour tout répertoire):

Il n'est pas interdit de se réjouir de [la] survivance du théâtre grec par des mises en scènes contemporaines du répertoire, mais ce serait confondre la «construction du savoir» et la «gestion de l'avoir» que de penser que les spécialistes de littérature classique devraient avoir la haute main sur ces entreprises. Libre à chacun de trouver à Œdipe des complexes ou d'utiliser Lysistrata pour réclamer la parité entre hommes et femmes, mais que l'on n'aille pas croire que de telles lectures de Sophocle et d'Aristophane sont historiquement fondées. La littérature dramatique grecque n'est ni moderne, ni actuelle; elle a été produite dans une société dont nous ne partageons plus beaucoup de valeurs. Seule la polysémie intrinsèque à tout message permet de lui attribuer des sens qui n'étaient pas ceux recherchés par leurs auteurs. Laissons donc tout un chacun relire Sophocle, mais ne confondons pas les réflexions de nos contemporains qui donnent un sens moderne aux pièces antiques et les études de ceux qui tentent de restituer leur sens originel.

C'est donc là un bon défi que de bien connaître la matière utilisée et de savoir quelle est la part de la réinterprétation!

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