dimanche 21 décembre 2008

De vous à moi


Pauline Carton, Les théâtres de Carton, Éditions J'ai Lu, Paris, 1965:


En vérité, je vous le dis, vous les clients et nous les vendus, nous nous aimons bien.

Nous nous aimons de la façon la plus propice à la bonne entente: nous nous aimons par-dessus un mur. vous aviez envie de nous voir, puisque vous avez payé pour ça, - nous sommes heureux de vous sentir là, car vous flatter notre amour propre.

[...] Vos marques d'approbation nous touchent, et vos blâmes nous gèlent.

Si une représentation se passe sans qu'aucun des deux camps fasse autre chose que ce qui est prévu dans le marché (jouer l'oeuvre et assister à son exécution) c'est une très mauvaise représentation, et toute l'assemblée se retire consternée.

Mais si, vous et nous, nous commençons à nous faire des signes, à nous exprimer par des rumeurs, des sourires, du bruit, de l'abandon, des claquements de mains et des petits bonjours que nous sommes contents les uns des autres: la vie est belle et l'auteur est sauvé.

[...] Mais si, tout chauds d'avoir été liés et plus heureux durant trois heures, nous avons l'imprudence, vous ou moi, de chercher à nous regarder de plus près, une affreuse et double déception nous punit.

Vous franchissez la petite porte des coulisses, et nous vous décevons parce que notre maquillage est laid, parce que nous suons, parce que nos loges, sauf pour quelques altesses, sont des cabines de bains et des lavabos, parce que les comiques ne passent pas toute leur vie civile à éclater de rire, ni les ténors leur répit à attendre l'âme soeur.

La fatigue d'avoir été reluisants nous rejette dans la coulisse en proie au repos animal. [...] Notre sans-gêne, entre nous, vous choque. vous admettez que des laïques se contemplent mutuellement en paletot, dans une rue, et en caleçon court sur une plage, - mais, juste à l'heure où vous êtes en grande toilette, notre débraillé vous étonne.

[...] Nous vous décevons parce que ce sont les pages de l'auteur que vous venez d'entendre, et que vous découvrez, à notre langage, que nous n'aurions probablement pas été capables de les écrire.

[...] Vous nous décevez parce que vous entrez dans nos cases comme dans des moulins. Vous nous parlez avec l'intimité qu'on a pour ceux dont on connaît bien les visages alors que nous sommes entrain de faire connaissance du vôtre. [...]

Vous nous décevez parce que, bien que sachant que nous ne pouvons guère dormir avant deux heures du matin, vous nous traitez de paresseux si nous ne nous levons pas à l'aube.

Vous nous décevez parce que nous voudrions naïvement qu'après l'audition d'une pièce, vous soyiez, par prodige céleste, au fait et au courant de tout ce qui nous y a été pénible ou précieux depuis le jour de la première lecture; que vous deviniez le mouvement tournant dont nous désirions enjoliver notre sortie en tapinois, et ne trouviez pas aucun talent au camarade qui nous est antipathique.

[...] Quand vous ne voulez plus de nous, il y a un retraité de plus et un cabot de moins.

[...] Tant qu'il y aura une bicoque théâtrale où je serai figurante, souffleuse ou régisseure en second, je ne serai pas entièrement malheureuse.

Et tant qu'un de Vous fera: "Ah! Ah!" d'une petite voix obligeante, après que j'aurai dit: "Madame est servie", je serai plus comblée qu'un chien gavé de sucre qui se chauffe au soleil.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire

Si vous avez un commentaire à faire, ça peut se passer ici: