dimanche 27 mars 2016

Journée Mondiale du Théâtre

(J'ai choisi une photographie d'une Ghostlight, de cette sentinelle qu'on allume parfois après une représentation, 
en attendant la prochaine,  pour garder une présence dans le lieu pour contrer les esprits... une belle métaphore de cette Journée.)

Outre Pâques qui tombe, cette année, le 27 mars, c'est aussi la Journée Mondiale du Théâtre (voir un bref historique ici) qui sera marquée partout dans le monde, notamment par la lecture, en début de représentation (bon, ça s'est peut-être fait hier ou ça se fera cette semaine?), du très beau message officiel du metteur en scène russe Anatoli Vassiliev (ici) ou du message québécois du comédien d'origine autochtone Charles Bender (ici).

Une journée - bien que ce soit Pâques! - pour réfléchir au théâtre, à son histoire, son rôle dans la société et dans le monde culturel, son avenir.

Une journée pour célébrer ce moyen d'expression éminemment humain, construit sur un dialogue vivant entre la scène et la salle. Pour dire que nous sommes là. Que nous y croyons. Que nous continuons à y croire. Que nous continuerons à monter sur les planches. À dire le monde par ce médium. À le questionner. Pour dire que nous ne sommes pas qu'une dépense. Que nous ne sommes pas qu'un divertissement. Que nous sommes aussi une parole forte dans une société.

Et une journée enfin pour redire encore une fois que même ici, au Saguenay-Lac-Saint-Jean le théâtre a su prendre racines mais qu'il faut pourtant continuer à le clamer, à le soutenir, à l'apprécier, à le faire vivre.!


Pour tous ceux qui font les directions des compagnies...
Qu'ils soient administrateurs...
Qu'ils soient directeurs généraux ou artistiques...
Qu'ils soient personnels de soutien...

Pour tous mes collègues et amis...
Qu'ils soient auteurs...
Qu'ils soient metteurs en scène...
Qu'ils soient concepteurs...
Qu'ils soient comédiens...

Pour tous les autres qui sont aussi autour...
Qu'ils soient professeurs...
Qu'ils soient étudiants...
Qu'ils soient animateurs...
Qu'ils soient journalistes culturels...

Et enfin pour l'autre partie essentielle du théâtre: le public...

Je souhaite une bonne et fastueuse Journée Mondiale du Théâtre... qui sert aussi à rappeler que par la suite, il y en aura 364 autres!

vendredi 25 mars 2016

Un peu (très peu!) d'histoire


Voici un court billet dans le ton de ce Vendredi Saint.

La première véritable oeuvre théâtrale (avec des codes encore à définir, il va sans dire) connue du Moyen-Âge après un silence (du moins dans ce qui s'est transmis jusqu'à nous) de quelques siècles vient du monde religieux (qui a combattu le théâtre avec acharnement dans cette Église en devenir), dans les années 900.  

Il s'agit du développement dramatique d'un chant liturgique, La Visite au Sépulcre, représenté en latin à l'intérieur même d'une église, devant l'autel, les personnages étant joués par des moines représentant les témoins de la Résurrection. 

Le peu que j'en sais ne dit pas ce qu'il advient, dans ce schéma dramatique, des femmes si importantes dans les Évangiles... 



jeudi 24 mars 2016

La mort de Molière


Voici la page du fameux registre de Lagrange (voir ici) - comédien de Molière qui notait tout ayant rapport à la vie de la troupe  (notamment les pièces jouées et les entrées) - rapportant la mort du patron. Un document émouvant, simple, qui ne sait pas encore que ce même Molière entrait dans la grande histoire du Théâtre.

Ce document dit:
Ce même jour, après la comédie sur les dix heures du soir, Monsieur de Molière mourut dans sa maison rue de Richelieu, ayant joué le rôle dudit Malade imaginaire fort incommodé d'un rhume et fluxion sur la poitrine qui lui causait une grande toux de sorte que dans les grands efforts qu'il fit pour cracher il se rompit une veine dans le corps et ne vécut pas demi heure ou trois quarts d'heure depuis ladite veine rompue. Son corps est enterré à Saint-Joseph, aide de la paroisse Saint-Eustache. Il y a une tombe élevée d'un pied hors de terre.


mercredi 23 mars 2016

Le théâtre: un métier qui se perd


Dans quelques années, nous ne trouverons plus personne qui sache peindre avec des techniques variées, personne qui sache construire des parois énormes et légères comme des voiles, des toiles incroyables qui se dressent dans l'espace, personne qui sache tisser, coudre, couper, personne qui fasse des chaussures et des chapeaux, à la main, savamment et amoureusement. Comment penser, imaginer ce «théâtre humain» dans une société qui galope vers la mécanisation collective? Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire «qu'il n'y avait plus personne qui sache couper des pantalons, ne parlons pas des gilets, qui sache coudre les boutons, ou même qui sache faire des boutonnières»! Pour nous qui n'avons jamais aimé et qui n'aimerons jamais les triples plateaux qui montent et descendent, les plateaux qui oscillent et s'inclinent (sans qu'on les utilise jamais par la suite), les salles qui tournent sur elles-mêmes et ainsi de suite, nous croyons à un théâtre clair et simple, y compris dans ses formulations techniques, le futur s'annonce de plus en plus difficile. Et nous ne voyons pas comment arrêter ce que j’appellerai ce vice de l'histoire et non son développement harmonieux.

Ce sont là les propos de Giorgio Strehler, dans une lettre envoyée à son scénographe, Luciano Damiani (reproduite dans Un théâtre pour la vie, publié, en français, en 1980 aux Éditions Fayard). Un constat un peu déprimant... bien que réel. Et encore! Il n'a pas été fait à une époque où internet et les réseaux sociaux changent considérablement la donne.

Mais en même temps, n'est-il pas normal que le théâtre se transforme et suive l'évolution du monde dans lequel il évolue? À toutes les époques, il a laissé de côté des métiers rendus futiles, des traditions devenues clichés, des genres désuets.

Le théâtre, après tout, est un art résolument vivant.

(Pour le reste... c'est quand même une lourde réalité que celle voulant que le théâtre clair et simple n'a pas particulièrement la cote, de nos jours!)


lundi 21 mars 2016

Journée Mondiale de la Marionnette

Photographie de la valise de Germain Boisvert, sauvée des rebuts en 2010 (Crédits: Oliver Jean)
À ce sujet (et c'est dans le thème), voir l'article de Jeu, Un patrimoine à conserver (paru en 2012)

C'est aujourd'hui la Journée Mondiale de la Marionnette (on peut lire ici le message international 2016). Pour cette occasion... pour saluer aussi les collègues  des Amis de chiffon, de la Tortue Noire, du Théâtre À Bout Portant et tous les autres qui s'adonnent - fréquemment ou à l'occasion! - à cet art fabuleux!... voici l'un des plus beaux textes (intégral) sur ce genre (un chef-d'oeuvre philosophico-spiritualo-esthétique!) écrit au début du XIXième siècle par Henrich on Kleist (dans une traduction de Jacques Outin), Sur le théâtre de marionnettes:

.Alors que je passais l’hiver 1801 à M…, j’y rencontrai un soir, dans un jardin public, Monsieur C… qui était engagé depuis peu comme premier danseur à l’Opéra de la ville, où il remportait un succès exceptionnel auprès du public.
Je lui dis que j’avais été étonné de le trouver plusieurs fois déjà au théâtre de marionnettes dressé sur la place du marché pour divertir la populace par de petits drames burlesques entrecoupés de chants et de danses.
Il m’assura que la pantomime de ces poupées lui procurait un plaisir intense et me fit clairement sentir qu’elles pouvaient apprendre toutes sortes de choses à un danseur désireux de se parfaire.
Comme ce propos me semblait, dans sa formulation, être plus qu’une simple boutade, je m’assis près de lui pour lui demander ce sur quoi il pouvait bien fonder une si étrange affirmation.
Il me demanda si je n’avais pas trouvé très gracieux certains mouvements que faisaient les poupées, et notamment les plus petites.
C’est une chose que je ne pus nier. Téniers n’aurait pu peindre de manière plus exquise un groupe de quatre paysans dansant la ronde à une vive cadence.
Je m’enquis du mécanisme de ces figures et demandai comment il était possible de diriger leurs membres et leurs points, comme l’exigeait le rythme des mouvements ou de la danse, sans avoir aux doigts des myriades de fils.
Il me répondit qu’il ne fallait pas s’imaginer qu’aux divers moments de la danse, chaque membre était posé et tiré séparément par le machiniste.
Chaque mouvement avait son centre de gravité ; il suffisait de le diriger, de l’intérieur de la figure ; les membres, qui n’étaient que des pendules, suivaient d’eux-mêmes, sans autre intervention, de manière mécanique.
Il ajouta que ce mouvement était fort simple ; chaque fois que le centre de gravité se déplaçait en ligne droite, les membres décrivaient des courbes ; et que souvent, après avoir été secoué de manière purement accidentelle, l’ensemble entrait dans une sorte de mouvement rythmique qui n’était pas sans ressembler à la danse.
Cette remarque me sembla jeter quelque lumière sur le plaisir qu’il prétendait trouver au théâtre de marionnettes. Mais j’étais encore loin de pressentir les conséquences qu’il allait en tirer.
Je lui demandai s’il pensait que le machiniste, qui dirigeait ces poupées, devait lui-même être danseur, ou au moins avoir une notion de la beauté de la danse.
Il répondit que même si un métier était facile du point de vue mécanique, il ne fallait pas en conclure qu’il puisse être exercé sans la moindre sensibilité.
La ligne que le centre de gravité devait décrire, était il est vrai très simples et, comme il le pensait, dans la plupart des cas droite. Lorsqu’elle était courbe, la loi de son incurvation semblait être au moins du premier degré, tout au plus du second ; et dans ce dernier cas, seulement elliptique, une forme de mouvement somme toute naturelle pour les extrémités du corps humain (à cause des articulations), et qui ne demandait donc pas au machiniste un grand art pour la tracer.
D’un autre côté pourtant, cette ligne était extrêmement mystérieuse. Car elle n’était rien d’autre que le chemin qui mène à l’âme du danseur ; et il doutait que le machiniste puisse la trouver autrement qu’en se plaçant au centre de gravité de la marionnette, ou en d’autres mots,en dansant.
Je rétorquai qu’on m’avait dit de ce métier qu’il était sans âme : un peu comme la rotation d’une manivelle qui actionne une vielle.
« Pas du tout, me répondit-il. Les mouvements de ses doigts entretiennent un rapport assez complexe à celui des poupées qui y sont attachées, à peu près comme les nombres à leurs logarithmes ou l’asymptote à l’hyperbole. »
D’ailleurs, il pensait qu’on pourrait enlever aux marionnettes ce dernier reste d’esprit, et que leur danse pourrait être entièrement transposée au royaume des forces mécaniques, donc produite par l’entremise d’une manivelle, comme je me l’étais imaginé.
J’exprimai mon étonnement de le voir porter une pareille attention à une forme d’art inventée pour la plèbe. Et que non seulement il la jugeât susceptible d’un plus haut développement : il me semblait aller jusqu’à s’y intéresser.
Il sourit et me dit qu’il osait prétendre que, si un mécanicien acceptait de lui construire une marionnette selon ses exigences, il saurait lui faire exécuter une danse que ni lui, ni aucun autre danseur talentueux de l’époque, sans exclure Vestris lui-même, ne serait en mesure d’égaler.
« Avez-vous, me demanda-t-il, alors que je regardais le sol en silence, avez-vous entendu parler de ces jambes mécaniques, que certains artistes anglais confectionnent pour les malheureux qui ont perdu leur membre ? »
Je lui dis que non : je n’avais jamais rien vu de semblable.
« Je le regrette vraiment, rétorqua-t-il, car si je vous dis que ces malheureux dansent avec, j’ai tout lieu de craindre que vous ne me croyiez pas. — Que dis-je, danser ? Le cercle de leur mouvements est certes limité ; mais ceux qu’ils ont à leur disposition s’exécutent avec un calme, une grâce et une aisance capables d’étonner tous les esprits sensibles. »
Je lui dis, en plaisantant, qu’il avait donc trouvé son homme. Car l’artiste, qui était en mesure de construire une jambe aussi étonnante, saurait sans aucun doute lui assembler toute une marionnette selon ses exigences.
« Quelles sont donc, lui demandai-je, alors qu’à son tour il regardait par terre d’un air embarrassé, les exigences que vous adresseriez au savoir-faire de cet artiste ?
— Il n’y a rien, me répondit-il, qu’on ne trouve déjà ici : harmonie, mobilité, légèreté — mais à un plus haut degré ; et surtout une distribution des centres de gravité qui soit plus conforme à la nature.
— Et quel avantage cette poupée aurait-elle sur les danseurs vivants ?
— Quel avantage ? Avant tout, mon excellent ami, un avantage négatif : elle ne ferait en effet jamais de manières. Car l’affectation apparaît, comme le savez, au moment où l’âme (vis motrix) se trouve en un point tout autre que le centre de gravité du mouvement. Et comme le machiniste ne dispose, par l’intermédiaire du fil de fer ou de la ficelle, pas d’un autre point que celui-ci, les membres sont comme ils doivent être, morts, de simples pendules, et se soumettent à la seule loi de la pesanteur ; une propriété merveilleuse, qu’on chercherait en vain chez la plupart de nos danseurs.
« Vous n’avez qu’à regarder la P…, poursuivit-il, quand elle joue le rôle de Daphné et que, poursuivie par Apollon, elle se retourne vers lui ; son âme est logée dans les vertèbres des reins ; elle se plie comme si elle voulait se briser, telle une naïade de l’Ecole du Bernin. Voyez le jeune F…, quand il symbolise Pâris debout entre les trois déesses et tend la pomme à Vénus : son âme se tient cachée (c’est effroyable à voir) dans le coude.
« De telles erreurs, ajouta-t-il pour couper court, sont inévitables depuis que nous avons mangé du fruit de l’Arbre de la Connaissance. Mais le Paradis est verrouillé, et le Chérubin à nos trousses ; il nous faudrait donc faire le tour du monde pour voir s’il n’est peut-être par rouvert par derrière. »
Je ris. Il est vrai, pensai-je, que l’esprit ne saurait se tromper là où il n’existe pas. Mais je remarquai qu’il ne m’avait pas encore tout dit et le priai de poursuivre.
« Du reste, me dit-il, ces poupées ont l’avantage d’être antigravitationnelles. Elles ne savent rien de l’inertie de la matière, propriété on ne peut plus contraire à la danse : car la force qui les soulève dans les airs est supérieure à celle qui les retient au sol. Que ne donnerait notre bonne G… pour peser soixante livres de moins ou pour qu’un contrepoids de cette importance vienne l’aider à exécuter ses pirouettes et ses entrechats ? Comme les elfes, les poupées n’ont besoin du sol que pour le frôler et réanimer l’envolée de leurs membres par cet arrêt momentané ; nous-mêmes en avons besoin pour y reposer un instant et nous remettre des efforts de la danse : instant qui n’est manifestement pas de la danse, et dont il n’y a rien d’autre à faire que de l’écarter autant qu’on peut. »
Je lui dis qu’aussi adroitement qu’il mène l’affaire de ses paradoxes, il ne me ferait jamais croire qu’il puisse y avoir plus de grâce dans un mannequin mécanique que dans la structure du corps humain.
Il répondit qu’il était absolument impossible à l’homme d’y rejoindre un tant soit peu le mannequin. Que seul un dieu pourrait, dans ce domaine, se mesurer à la matière ; et que c’était là le point où les deux extrémités du monde circulaire venaient se retrouver.
Ma surprise allait croissant, et je ne savais que répondre à de si étranges affirmations.
Il semblait, répliqua-t-il, tout en prenant une pincée de tabac, que je n’avais pas lu avec attention le troisième chapitre du Premier Livre de Moïse ; et qu’à celui qui ne connaissait pas cette première période de la culture humaine, on ne pouvait guère parler des suivantes, et encore moins de la dernière.
Je lui dis que je savais fort bien quels désordres la conscience provoque dans la grâce naturelle de l’homme. Un jeune homme de mes connaissances avait, par une simple remarque, pour ainsi dire sous mes yeux, perdu son innocence et n’en avait plus jamais retrouvé le paradis, malgré tous les efforts qu’on pût imaginer. — « Mais, ajoutai-je, quelles conséquences pouvez-vous en tirer ? »
Il me demanda de quel événement je voulais parler.
« Je me baignais, lui racontai-je, il y a environ trois ans, avec un jeune homme, dont l’anatomie était empreinte d’une grâce prodigieuse. Il devait être dans sa seizième année et on pouvait à peine déceler chez lui les premiers signes de vanité provoqués par les faveurs des femmes. Le hasard voulait que nous ayons vu à Paris, peu de temps auparavant, cet éphèbe qui s’enlève une épine du pied ; le moulage de cette statue est connu et se trouve dans la plupart des collections allemandes. Le regard qu’il jeta dans un grand miroir à l’instant où, pour l’essuyer, il posait le pied sur un tabouret, le lui rappela ; il sourit et me dit quelle découverte il venait de faire. Je venais à vrai dire de la faire moi aussi, dans le même instant ; mais était-ce pour mettre à l’épreuve la grâce qui l’habitait, ou aller à l’encontre de sa vanité et l’en guérir un peu : je ris et rétorquai qu’il devait avoir des visions ! Il rougit et leva une deuxième fois le pied pour me le prouver ; mais, comme on aurait facilement pu le prévoir, sa tentative échoua. Déconcerté, il leva le pied une troisième et une quatrième fois, et il le leva bien dix fois encore : en pure perte ! Il était hors d’état de reproduire ce mouvement — que dis-je ? Les mouvements qu’il faisait étaient si comiques, que j’eus de la peine à retenir mon rire.
A dater de ce jour, pour ainsi dire de cet instant, une transformation inexplicable s’opéra en lui. Il passait des journées entières devant le miroir ; et un charme après l’autre le quittait. Une force mystérieuse et invisible semblait s’être posée, tel un filet de fer, sur le libre jeu de ses gestes, et quand une année eut passé, on ne trouvait plus trace en lui du charme qui avait fait la joie de ceux qui l’entouraient. Un témoin de cette étrange et malheureuse affaire vit encore aujourd’hui et pourrait vous confirmer, mot pour mot, ce que je vous ai raconté.
— A ce propos, me dit amicalement Monsieur C…, je voudrais vous raconter une autre histoire, dont vous comprendrez aisément qu’elle a sa place ici.
« Je me trouvais, lors d’un voyage en Russie, dans une des propriétés de Monsieur de G…, un gentilhomme livonien, dont les fils pratiquaient alors intensément l’escrime. Surtout l’aîné, qui venait de quitter l’université, se vantait d’être un virtuose et me proposa, comme j’étais un matin dans sa chambre, une rapière. Nous nous battîmes ; mais il se trouva que je lui étais supérieur ; la passion acheva de le troubler ; presque chaque coup que je donnais le touchait, et finalement, sa rapière s’envola dans un coin de la pièce. A moitié pour plaisanter, et à moitié dépité, il me dit en ramassant son arme qu’il avait trouvé son maître, mais que dans ce monde chacun trouvait le sien et qu’il voulait me conduire au mien. Les deux frères éclatèrent de rire et s’écrièrent : « Allons ! Allons ! Descendons au bûcher ! » et ils me prirent par la main et me menèrent devant un ours que leur père, Monsieur de G…, faisait élever dans la cour.
« Lorsque, stupéfait, je me trouvai face à lui, l’ours se tenait sur ses pattes arrière, le dos appuyé au poteau où il était attaché, la griffe droite levée, prête à frapper, et il me regardait dans les yeux : il s’était mis en garde. Quand je me vis confronté à un tel adversaire, je ne sus si je rêvais ; pourtant, Monsieur de G… me dit : « Attaquez, attaquez ! Et essayez donc de lui donner un coup ! » Une fois remis de ma première surprise, je poussai une botte ; l’ours fit un mouvement de patte très bref et para l’attaque. J’essayai de le suborner avec des feintes ; l’ours ne bougea pas. Je poussai encore une botte soudaine, avec une telle adresse que j’en aurais infailliblement touché la poitrine d’un homme : l’ours fit un mouvement de patte très bref et para l’attaque. A présent, j’étais presque dans la situation du jeune Monsieur de G… Le sérieux de l’ours achevait de me faire perdre contenance, les attaques et les feintes alternaient, la sueur me ruisselait sur le corps : en pure perte ! Non seulement l’ours parait toutes mes attaques, comme le premier escrimeur du monde, mais (ce en quoi aucun escrimeur au monde ne l’eût imité) il ne répondait même pas à mes feintes : son œil dans le mien, comme s’il avait pu lire dans mon âme, il restait griffe levée, prêt à frapper, et quand mes attaques n’étaient qu’esquissées, il ne bougeait pas.
« Croyez-vous cette histoire ?
— Absolument ! m’écriai-je avec enthousiasme ; elle est si vraisemblable que je le ferais même si elle me venait d’un inconnu : à plus forte raison quand elle me vient de vous !
— Ainsi, mon excellent ami, me dit Monsieur C…, vous êtes en possession de tout ce qu’il faut pour me comprendre. Nous voyons que, dans le monde organique, plus la réflexion paraît faible et obscure, plus la grâce est souveraine et rayonnante. — Cependant, comme l’intersection de deux lignes situées d’un même côté d’un point se retrouve soudain de l’autre côté, après avoir traversé l’infini, ou comme l’image d’un miroir concave revient soudain devant nous, après s’être éloignée à l’infini : ainsi revient la grâce, quand la conscience est elle aussi passée par un infini ; de sorte qu’elle apparaît sous sa forme la plus pure dans cette anatomie humaine qui n’a aucune conscience, ou qui a une conscience infinie, donc dans un mannequin, ou dans un dieu.
— Par conséquent, lui dis-je un peu songeur, nous devrions manger une fois encore du fruit de l’Arbre de la Connaissance, pour retomber dans l’état d’innocence ?
— Sans aucun doute, me répondit-il ; c’est le dernier chapitre de l’histoire du monde.





dimanche 20 mars 2016

Semaine théâtrale - du 20 au 26 mars 2016


Que se passera-t-il, dans le merveilleux monde du théâtre, au cours des sept prochains jours? Vous saurez tout (enfin, selon ce que moi je sais!) en lisant le billet suivant!

Mercredi 23 mars (20h) et jeudi 24 mars (12h30)
Studio-Théâtre de l'UQAC (Chicoutimi)

La Tortue Noire présente l'un de ses spectacles emblématiques: Kiwi, un texte de Daniel Danis mis en scène par Guylaine Rivard et joué par Dany Lefrançois et Sara Moisan. Le spectacle raconte l’histoire de Kiwi, une petite fille abandonnée qui est recueillie par un gang de jeunes. Ensemble, ils luttent pour leur survie. Nos héros, champions en résilience, nous racontent leur histoire troublante avec émotion et beaucoup d’action. À l’aide de vieux objets récupérés, ils mettent en scène leur vie à la façon d’un road théâtre captivant. Ils ont l’un pour l’autre une tendresse infinie, qui parvient à illuminer leur existence, la transformant ainsi en une grande leçon de solidarité. Pour réserver, il y a le bon vieux téléphone: : 418-698-3403 ou cet utile courriel:
communications.latortuenoire@hotmail.com...

Et c'est tout... je veux dire, c'est tout pour ce qui est des représentations publiques... parce qu'ici, il n'est pas fait mention de tout le travail en cours un peu partout! 

samedi 19 mars 2016

«Le siècle Stanislawski»

Dans l'Histoire du théâtre, Stanislawski est un immense personnage. Auteur de Ma vie dans l'art, de La formation de l'Acteur (qu'à peu près tous les comédiens de partout ont à lire un jour ou l'autre!) et de La construction du personnage, il a mis en place une façon d'aborder le jeu qui sera connue sous le nom de Système. (En Amérique, ce sera par un succédané de ce système qu'il sera reconnu: L'Actor's Studio.)

Voici un (long... qui dure trois heures) documentaire en trois parties: Le siècle Stanislawski. La qualité de l'image et du son laisse à désirer... la présence de sous-titres espagnols est agaçante... mais tout ceci n'entravent pas le plaisir de voir des images (photos et vidéos) de cette époque révolutionnaire qui marquera à jamais la suite des choses. 



vendredi 18 mars 2016

«Le mort à cheval» - Séminaire de Chicoutimi, 21 novembre 1945

Je continue ici la remise à jour de l'histoire du théâtre au SLSJ en présentant, ce matin, des photographies (de ma collection!) d'une pièce qui  a été présentée le 21 novembre 1945 - il y a donc un peu plus de 70 ans! - au Séminaire de Chicoutimi.

La piètre qualité de l'image est due au fait qu'il s'agit là de photos de photos et non d'une numérisation. Mais qu'importe. Les détails sont assez nets (cadre de scène, rampe d'éclairage, accessoires, costumes, toile de fond, disposition spatiale) pour donner une idée du type de théâtre qu'il s'y faisait. 




J'ai fait une brève recherche sur internet pour retrouver cette pièce, connaître la date de sa création, l'auteur et l'intrigue... mais en vain. La seule chose conséquente que j'ai trouvée, c'est qu'elle a été programmée durant la saison 1951-52 au Théâtre des Célestins à Lyon.

jeudi 17 mars 2016

Retour vers le futur...?


En faisant le ménage de mon bureau, à la maison, je suis retombé sur un paquet de travaux faits à la maîtrise (entre 2003 et 2005). J'ai toujours aimé l'université (particulièrement les études du second cycle)... et ça me manque parfois de prendre le temps de réfléchir à ma pratique, de la définir, de la questionner.

Parmi ces travaux, il y en a un que je trouve intéressant. Il fallait, dans un exercice d'objectivité, définir sa propre pratique, cerner les principaux éléments qui la composent, ce qui la distingue... le tout en dix points 10 points. Ni plus, ni moins. 

Voici donc comment j'établissais, le 27 avril 2004, les spécificités de mon travail scénique: 

  1. Absence du travail de table
  2. Aire de jeu réduite et dépouillée
  3. Moyens techniques minimaux
  4. Absence de musique et/ou de trame sonore
  5. Texte comme partition chorégraphique
  6. Utilisation maximale des objets scéniques
  7. Sens choral
  8. Jeu plastique et sculptural
  9. Jeu sur les conventions
  10. Ouverture vers le public

Bon. J'épargne ici le lecteur de la description de chacun des points... les intitulés me semblent assez clairs et nets pour ne pas avoir à les expliquer.

C'était il y a 12 ans! Pourtant, tous ceux qui me connaissent reconnaîtrons là la majeure partie de ma pratique! Je ne sais pas si c'est rassurant (la constance, la continuité) ou inquiétant (le manque d'évolution)... mais j'aurais pu avoir écrit ça ce matin!

mercredi 16 mars 2016

Théâtre moderne: source empoisonnée!

J'aime bien les diatribes de l'Église contre le théâtre... qu'elles viennent des Pères de l'Église du IVième au 8ième siècle ou des grands prédicateurs de l'époque classique... Ici, au Québec, l'histoire est aussi longue en cette matière, notamment sous la férule de deux figures majeures: Mgr St-Vallier (à la fin du XVIIième siècle) et Mgr Bourget (au milieu du XIXième siècle). Deux êtres qui vouaient une haine féroce envers la chose dramatique! 

L'ensemble des billets relatant ces fielleux écrits se retrouve ici.

Voici que je retrouve également une telle charge anti-théâtrale au Saguenay! À l'intérieur même de L'Oiseau-Mouche (le journal étudiant du Séminaire de Chicoutimi dont il était question dans le dernier billet), sous la plume de l'Abbé Henri Cimon, professeur de l'institution et futur curé de la mission de St-Joseph d'Alma. Cet assaut fait partie de ses Impressions de voyages (souvenirs d'un voyage en Europe et en Terre Sainte en 1891-1892) publiées dans ce journal  sous le pseudonyme de Laurentides. Le tout sera édité quelques années plus tard, sous le titre Aux Vieux Pays et sous son vrai nom (qu'un peut lire ici).


Donc, pour revenir au sujet annoncé... C'est donc en ces termes qu'il aborde, de son passage à Parie et à la Comédie-Française, le théâtre moderne, dans le première numéro du second volume du journal, en janvier 1894 (et en page 48-49 de l'édition citée plus haut):

Le théâtre moderne, voilà la source empoisonnée où va s'abreuver de gaieté de cœur une foule avide de plaisirs et de nouveautés; elle y puise l'esprit de légèreté, le goût des aventures romanesques et la dépravation des mœurs. 

Même ces pièces, prétendues bonnes par les familiers du théâtre, trop souvent ne sont pas sans danger, et renferment quantité de fausses maximes qui, à force d'être répétées, finissent pas pénétrer dans le cœur et l'Esprit de ceux qui ne cessent de les entendre, et pervertissent le sens moral. Le mal est encouragé sous milles formes différentes et spécieuses, et le bien relégué trop souvent au second rang. Autrefois, on mettait en scène les grandes passions qui se partagent le cœur humain, mais du moins on les reconnaissait facilement, et elles inspiraient de l'horreur; le théâtre contemporain tend à changer les rôles, et des paroles contraires aux saines notions du devoir et de la vertu, sont mises sur les lèvres des personnages honnêtes de la pièce.

Maintenant jugez des amusements qu'on se paye dans cette ville de Paris. La Comédie-Française donne des représentations tous les soirs, et chaque fois, galerie, parterre, loges de famille, toute la salle regorge de spectateurs. Et il en est ainsi dans plus de trente théâtres où se presse tout unmonde toujours impatient de nouvelles sensations.

Sur les minuits, toutes ces salles de spectacle se vident. Les rues se remplissent de la multitude qui s'en échappe, et prennent une recrudescence d'animation. 

Que de désordres une seule nuit de la grande capitale renferme dans ses plis ténébreux!

L'histoire ne dit pas s'il appréciait les Soirée dramatiques du Séminaire et s'il y participait... Peut-être... puisqu'il ne désavoue ici que le théâtre moderne... et non les vertus morales du théâtre classique!

lundi 14 mars 2016

Un témoin du passé


Nous avons, à la maison, l'édition complète et originale de L'Oiseau-Mouche... le journal étudiant du Séminaire de Chicoutimi, paru entre 1893 et 1902. Journal marquant pour l'histoire régionale. Journal aussi controversé par les prises de positions de ses auteurs... la plupart étant des membres et futurs membres du clergé écrivant sous des pseudonymes ou des étudiants en Belle Lettres comme, par exemple, un certain Damasse Potvin! 


C'est là une source intéressante d'informations... étalée sur une décennie! Et parmi les lettres, les carnets de voyage, les envolées nationalistes et patriotiques, les remises de prix en Grec, en Philosophie et en Belles Lettres, les nouvelles ordinations et les nouvelles morts, il y a aussi - et c'est là que je suis titillé! - la description des soirées dramatiques (Il y en avait 2 ou 3 durant l'année) souvent données en l'honneur du Supérieur ou lors de la visite d'un important prélat... 

C'est ainsi qu'au cours de cette décade, de jeunes hommes (souvent les Rhétoriciens) se sont adonnés aux plaisirs de la scène (théâtre et opérettes)... dans des pièces incontournables de Molière (comme Le Malade Imaginaire, L'Avare, Les Fâcheux) ou de Racine (comme Athalie ou Les Plaideurs). 

Mais il n'en demeure pas moins que ce sont aussi des gens de leur époque! Et du coup, ils s'inscrivent également dans un répertoire qu'on imagine facilement à la mode (et moraliste): Les quatre prunes,  L'expiation, À travers les branches, À Boulogne-sur-mer, Tête-Folle, La Chasse à l'Ours, Quand on conspire et Les Flibustiers

Mais l'un des auteurs des plus appréciés est Charles Le Roy-Villars (né apparemment en 1871, donc très contemporain... mais je ne trouve bien peu de choses sur lui...) alors que sont présentés avec grands succès les spectacles Les Piastres Rouges (ici), Le Gondolier de la mort (ici), La Foire de Séville et Le Moulin du Chat qui fume

D'ailleurs, une anecdote vient avec cette dernière pièce (en 1898)... racontée ainsi après un court paragraphe vantant les mérites de cette production : Seulement, il y a une ombre au tableau; hélas! les meilleures traditions s'en vont ainsi. Les rideaux, que le petit Z était si fier de tirer jadis, vont disparaître pour faire place à un rideau peint à l'huile qui, dit-on, se lève tout seul. Voilà donc le poste glorieux de «tireur de rideaux» - convoité à si juste titre par tous les petits Z, de génération en génération - aboli à jamais. Sic transit, etc

C'est donc là une bonne partie du théâtre qui se jouait à Chicoutimi en cette fin du XIXième siècle!

dimanche 13 mars 2016

Semaine théâtrale - 13 au 19 mars 2016


Depuis que j'ai repris ce blogue, j'avais toujours l'impression qu'il me manquait une chose... et c'était le calendrier théâtral hebdomadaire! Voici alors ce qui se passe, cette semaine, dans le monde théâtral saguenéen...

Mardi, 15 mars 2016
Salle Michel Côté (Alma), 9h30 
Représentation scolaire

Ville d'Alma Spectacles reçoit, dans le cadre d'une représentation scolaire, le spectacle Rosépine, une production du Théâtre Les Amis de Chiffon. Du haut de ses six ans, Rosépine est bien décidée à réconforter les habitants de son pays touchés par le tsunami. Elle entend d’ailleurs, au loin, de mystérieux pleurs… mais d’où viennent-ils? En cherchant leur source, la petite fille fera de surprenantes rencontres! Imprégné des chaudes couleurs d’Asie, ce spectacle de marionnettes à la mise en scène, aux décors et aux costumes captivants propose un récit sensible sur la solidarité, qui conscientise les jeunes aux enjeux planétaires actuels. (Pour d'autres détails, consultez le site de Ville d'Alma Spectacles.)

Mercredi, 16 mars 2016
Salle Pierrette-Gaudreault (Jonquière), 20h

Le Théâtre La Rubrique reçoit le spectacle Le long voyage de Pierre-Guy B., une co-production du Théâtre Sortie de Secours, du Théâtre de l'Escaouette et du Théâtre français du CNA. En errance depuis plusieurs années en Europe de l'Est et au Moyen-Orient, Pierre-Guy B. percussionniste, est au bout du rouleau. Il retourne au bercail, dans le village tranquille de Charlo, en Acadie, où il a vu le jour. Là, dans une petite maison au bout de nulle part, devant la mer immense, il entreprend un voyage vertigineux. Un périple intérieur, jalonné des moments trépidants ayant marqué sa vie et l'ayant conduit `;a se réfugier dans la musique, la solitude et la vie nomade. (Pour d'autres détails, consultez le site de La Rubrique.)

Je crois que c'est tout... du moins, c'est ce que j'ai trouvé...