mardi 3 février 2009

Une soirée perdue

(Alfred de Musset, Poésies nouvelles)

J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre Français,
Ou presque seul ; l'auteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière, et nous savons de reste
Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste,
Ignora le bel art de chatouiller l'esprit
Et de servir à point un dénouement bien cuit.
Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode,
Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode
Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston,
Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
J'écoutais cependant cette simple harmonie,
Et comme le bon sens fait parler le génie.
J'admirais quel amour pour l'âpre vérité
Eut cet homme si fier en sa naïveté,
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,
Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !
Et je me demandais : Est-ce assez d'admirer ?
Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,
D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature,
D'essuyer une larme, et de partir ainsi,
Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci ?
Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,
Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,
Je vis que, devant moi, se balançait gaiement
Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;
Et, voyant cet ébène enchâssé dans l'ivoire,
Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire,
Un vers presque inconnu, refrain inachevé,
Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.
J'osai m'en souvenir, même devant Molière ;
Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas ;
Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas,
Regardant cette enfant, qui ne s'en doutait guère :
" Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l'éclat."

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)
Que l'antique franchise, à ce point délaissée,
Avec notre finesse et notre esprit moqueur,
Ferait croire, après tout, que nous manquons de coeur ;
Que c'était une triste et honteuse misère
Que cette solitude à l'entour de Molière,
Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson,
De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison ;
Car à quoi comparer cette scène embourbée,
Et l'effroyable honte où la muse est tombée ?
La lâcheté nous bride, et les sots vont disant
Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ;
Comme si les travers de la famille humaine
Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine.
Notre siècle a ses moeurs, partant, sa vérité ;
Celui qui l'ose dire est toujours écouté.

Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire,
J'oserais ramasser le fouet de la satire,
Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts,
Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers.
S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville,
Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile
Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet ;
Nous avons autre chose à mettre au cabinet.
Ô notre maître à tous, si ta tombe est fermée,
Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée,
Trouver une étincelle, et je vais t'imiter !
J'en aurai fait assez si je puis le tenter.
Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie,
Parlait la vérité, ta seule passion,
Et, pour me faire entendre, à défaut du génie,
J'en aurai le courage et l'indignation !

Ainsi je caressais une folle chimère.
Devant moi cependant, à côté de sa mère,
L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc
Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement.
Le spectacle fini, la charmante inconnue
Se leva. Le beau cou, l'épaule à demi nue,
Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ;
Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison
S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie.
Hélas ! mon cher ami, c'est là toute ma vie.
Pendant que mon esprit cherchait sa volonté,
Mon corps savait la sienne et suivait la beauté ;
Et, quand je m'éveillai de cette rêverie,
Il ne m'en restait plus que l'image chérie :
" Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. "

Vugarisation?

Sur ce blogue, on me reproche parfois d'être difficile à suivre, d'être trop pointu pour le commun des mortels, pour le spectateur moyen.

Soit...

D'une part, je n'ai pas l'ambition d'être un vulgarisateur, un spécialiste d'un domaine qui tente de rendre sa discipline accessible au grand public (Encarta)... du moins, pas dans l'acception du terme signifiant simplification. Je me fie fondamentalement à l'intelligence du lecteur et surtout à sa curiosité qui le poussera à chercher plus loin pour approfondir certaines des notions apportées ici. Je crois, par ailleurs, que tout spectateur peut, s'il se donne la peine, se mesurer avec les plus brillants des théoriciens.

Cet espace, tout médiateur culturel qu'il soit, correspond d'abord et avant tout à un besoin personnel de noter des idées qui me sont propres... et, peut-être égocentriquement (!), de croire que ce qui m'intéresse peut intéresser quelqu'un d'autre.

Que tous ne comprennent pas la même chose mais que tous comprennent quelque chose, pour paraphraser Mesguish, serait, en quelques sortes, mon leitmotiv... Les clarifications viendront en temps et lieux.

D'autre part, comme le disait Luchini dans cette phrase que j'ai notée il y a quelques semaines, si je fais du théâtre, c'est pour passer un moment de pure exigence d'intelligence, de drôlerie et de vérité.

Je ne suis pas un vibrant passionné qui parle ou écrit avec ses tripes en puisant profondément dans les sentiments et l'expression. Non. Je me définirais plus comme un intellectuel, un rationnel qui cherche à comprendre les mécanismes du théâtre, à définir les cadres de la pratique actuelle (principalement saguenéenne), à faire des liens entre spectacles et abstractions littéraires. J'aime la stimulation théorique et m'en nourris grandement.

C'est donc dans cette optique que j'aborde la plupart de mes billets... et advienne que pourra. De toute façon, je demeure ouvert en tout temps pour éclairer, au besoin, quiconque en fait le souhait.

lundi 2 février 2009

Exposition virtuelle

Site mis en forme par le Service des archives et de gestion des documents de l'UQAM et présenté comme une exposition virtuelle sur le théâtre... Pour voir cette exposition, cliquer sur l'image!

Dans cette maison face au nord...

Henri (Guy Mignaut) et Larry (A.-J. Henderson)
Photographie: Rocket Lavoie, Le Quotidien


La toute dernière (co-)production du Théâtre La Rubrique, Une maison face au nord, souligne de belle façon le trentième anniversaire de cette compagnie.

Encore une fois, le Théâtre La Rubrique puise et brode autour de son sujet de prédilection: la famille. Le texte de Jean-Rock Gaudreault (dont j'ai découvert - mea culpa! - l'écriture la semaine dernière en assistant à Une histoire dont le héros est un chameau et le sujet est la vie du TAC Théâtre...) dépeint la (fin de?) vie d'un couple qui voit tout s'effondrer autour de lui sur fond de patriotisme, de xénophobie et de désillusion. Ce qui pourrait sombrer dans une entreprise fleur bleue réussit brillament à émouvoir, à percuter, à toucher.

Oscillant entre drame familial et comédie de moeurs, Une maison face au Nord aborde des sujets sérieux tels l’exode des régions, l’intégration des immigrants, le conflit des générations et le pays, tout en dédramatisant le propos grâce à l’humour dont l’auteur assaisonne son texte.

Évidemment, ce texte - plutôt simplement mis en scène par Jacynthe Potvin... - est porté par une distribution plus que professionnelle! Outre Louisette Dussault en mère forte mais incapable d'exprimer sa colère, Marcello Arroyo en Guatémaltèque aterrissant à Chicoutimi, Éric Chalifour et Sara Simard en exilés au passage obligé, la découverte de ce spectacle est résolument Monsieur Guy Mignault, directeur artistique du Théâtre Français de Toronto qui crée un Henri complexe tout aussi borné qu'ouvert aux autres, bourru que tendre, lucide que rêveur. Une solide performance... avec une omniprésence tout au long de la première partie! Mention spéciale pour A.-J. Henderson, le voisin polonais envahissant qui devient confident. Les scènes entre ces deux hommes montrent deux acteurs au sommet de leur art...

Un élément fort de ce spectacle est la scénographie de Serge Lapierre: un mur de fenêtres surplombant un immense cube (lui-même installé sur un plancher-plan à la Dogville de Lars von Trier) duquel émergent différentes parties qui deviendront mobilier - table, chaises, coffres, etc. Ce type d'espace tout en évocation permet de réelles compositions esthétiques sans pourtant sacrifier à l'utilitaire... permet de comprendre tous les lieux sans pourtant les montrer. Combiné à la lumière et aux effets disons atmosphériques, il pourrait devenir ce que d'aucuns nomment une redoutable machine à raconter.

Une belle production... avec peu de réserves...

dimanche 1 février 2009

Une semaine de théâtre


Quelques rendez-vous théâtraux:

Mercredi à samedi, 4 au 7 février 2009
La Rubrique entreprend la seconde semaine de représentations de sa toute dernière production, Une maison face au nord, à la Salle Pierrette-Gaudreault, 20h.

Mercredi, 4 février 2009
Le Théâtre C.R.I. poursuit ses activités exploratoires sur le choeur, le CRI du Choeur, de 18h30 à 21h30, au CEGEP de Chicoutimi au Local H3006 (local de théâtre). Les objectifs visés sont : la rencontre entre praticiens (en dehors de la production), le travail d’équipe, l’interprétation parlé, la choralité gestuelle et narrative, l’approfondissement et la découverte de texte dramatiques, poétiques, lyriques, etc.).

samedi 31 janvier 2009

Théâtre Capitol


Hall du Théâtre Capitol de Chicoutimi... démolli (de nuit!) en 1991... comme tant d'autres bâtiments historiques qui succombent sous le pic des démolisseurs régionaux... (Voir le billet d'Andrée Rainville dans le Quotidien du jour...)

Haut lieu de culture chicoutimien qui n'a su résister au temps... ni à l'homme...

Pour les néo-saguenéens - dont je suis malgré tout! - le Théâtre Capitol était situé sur la rue Racine, à l'endroit où aujourd'hui se trouve un magnifique stationnement. Décidément, les élus municipaux de toutes les époques savent où mettre les priorités!

jeudi 29 janvier 2009

Haro sur les retardataires!

Véritable Portrait de Monsieur Ubu, Alfred Jarry

Oh tiens! Le fait de voir des spectateurs arriver en retard (et déranger les spectateurs déjà attenfifs) n'est pas qu'une plaie de notre contemporanéité...

VI - Un roman connu (*) a glorifié le «théâtre de dix heures». Mais il y aura toujours des gens qui couvriront les premières scènes du bruit de leur retard. L'heure choisie actuellement pour le lever de rideau est bonne, si l'on prend l'habitude de fermer les portes non seulement des loges mais aussi des couloirs sitôt les trois coups.
Alfred Jarry, 12 arguments sur le théâtre, 1896

Dans cet optique, la chose la plus inconcevable est lorsque ces retardataires s'adonnent, qui plus est, à être également des artisans du théâtre!

Il n'y a pire retardataires que les comédiens... et parfois aussi les metteurs en scènes!

mercredi 28 janvier 2009

Les Pleureuses

Je commence la mise en scène de Les Pleureuses ce soir avec mon groupe Élite (les participants sont adultes et suivent cette activité de loisir). Pour guider le début de cette re-création (première version ayant été présentée en octobre 2001), pour donner un esprit à ses huit nouveaux personnages, un corps, je m'inspirerai (en espérant que ça inspirera mes apprentis comédiens!) de ce texte de Beaudelaire, Les sept vieillards, écrit en 1859 (tiré des Fleurs du mal):

Fourmillante cité, cité pleine de rêves,
Où le spectre en plein jour raccroche le passant !
Les mystères partout coulent comme des sèves
Dans les canaux étroits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivière accrue,
Et que, décor semblable à l'âme de l'acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un héros
Et discutant avec mon âme déjà lasse,
Le faubourg secoué par les lourds tombereaux.

Tout à coup, un vieillard dont les guenilles jaunes,
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aumônes,
Sans la méchanceté qui luisait dans ses yeux,

M'apparut. On eût dit sa prunelle trempée
Dans le fiel ; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe à longs poils, roide comme une épée,
Se projetait, pareille à celle de Judas.

Il n'était pas voûté, mais cassé, son échine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son bâton, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D'un quadrupède infirme ou d'un juif à trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'empêtrant,
Comme s'il écrasait des morts sous ses savates,
Hostile à l'univers plutôt qu'indifférent.

Son pareil le suivait : barbe, oeil, dos, bâton, loques,
Nul trait ne distinguait, du même enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du même pas vers un but inconnu.

A quel complot infâme étais-je donc en butte,
Ou quel méchant hasard ainsi m'humiliait ?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait !

Que celui-là qui rit de mon inquiétude,
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel,
Songe bien que malgré tant de décrépitude
Ces sept monstres hideux avaient l'air éternel !

Aurais-je, sans mourir, contemplé le huitième.
Sosie inexorable, ironique et fatal,
Dégoûtant Phénix, fils et père de lui-même ?
- Mais je tournai le dos au cortège infernal.

Exaspéré comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, épouvanté,
Malade et morfondu, l'esprit fiévreux et trouble,
Blessé par le mystère et par l'absurdité !

Vainement ma raison voulait prendre la barre ;
La tempête en jouant déroutait ses efforts,
Et mon âme dansait, dansait, vieille gabarre
Sans mâts, sur une mer monstrueuse et sans bords !

Et c'est parti...


C'est dans ce froid sibérien que débute, ce soir, La Maison face au Nord de Jean-Rock Gaudreault. C'est pourquoi je reprends, pour le bénéfice de toute l'équipe de production, les paroles... ou plutôt le digne mot du général Cambronne:

MERDE À TOUS!!!

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Qui a vaincu à Waterloo ?...
C'est un mot !
Un mot qui fracture la poitrine,
une insulte à la foudre !
Le plus beau mot qu'un français ait répété !
Dire ce mot et mourir ensuite
quoi de plus grand ?
C'est foudroyer le tonnerre !

Victor Hugo (Les misérables, 1862)

mardi 27 janvier 2009

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Guy Bedos caricaturé par Gérars Éleouët

Aujourd'hui c'est le dépôt du Budget du gouvernement fédéral... dans lequel, selon une fuite calculée, la Culture se verrait accorder 160 millions de dollars de plus. Bien sûr, après le fiasco de la dernière élection, les plaies culturelles sont béantes...

Ce qui, dans une sourire ironique, me fait revenir en tête cette phrase bien sentie de Guy Bedos dans Merci pour tout: «La différence entre le peuple et le public, c'est que le public paye... Mais à l'usage, on s'aperçoit qu'un billet de théâtre est souvent moins coûteux qu'un bulletin de vote.»

Et vlan. Après tout, comme le disait Galabru: «On a coutume de dire: tout est politique. Non. Tout est théâtre, surtout la politique.»

lundi 26 janvier 2009

Théâtre intellectuel...


Voici (d'un simple clic sur le lien suivant!) un petit mot croisé sur le théâtre... facile et pourtant... Pour voir la définition, il faut glisser le curseur sur le numéro... Bonne soirée!

La pièce de théâtre dans "Ding et Dong le film"...

Belle illustration (quasi réaliste!) de ce qui peut survenir en cours de représentation!!!