vendredi 15 février 2013

«Max et Jane veulent faire du théâtre»

Voici une petite séquence vidéo, vraisemblablement tournée en 1911 par René Leprince et Max Linder (qui interprète aussi le personnage principal, vedette d'autres œuvres... comme en fait foi - si cela se peut! - ce profil tiré de Wikipédia ) et produit par Pathé Frères, et qui s'intitule Max et Jane veulent faire du théâtre.



Le plus intéressant, dans ce petit film, ce n'est pas le jeu des acteurs à proprement parler (et encore moins l'histoire)... mais plutôt celui des spectateurs lors de la représentation, de ce travail choral outrancier et excessif!

Courteline par lui-même...


Il faut voir ces pages [en parlant de ses courtes pièces]... - Comment dirai-je, au juste? - ... une suite d'orchestre pour musique légère, un prétexte à faire évoluer, conformément à la logique de leur petite psychologie et autour de petites historiettes ayant de tout petits commencements, de tous petits milieux et de toutes petites fins, de tout petits personnages reflétant de leur mieux la philosophie où je m'efforce de prendre gaiement les choses... 

C'est en ces termes que Courteline décrit son œuvre... lui qui ajoutait, moqueur ou réaliste? : Un acte, un seul acte, voilà ma mesure au théâtre. Que voulez-vous, je n'ai pas d'imagination. Les sujets qui s'offrent à mon esprit ne comportent pas de développement. Mes intrigues s'arrêtent courts après un acte.

jeudi 14 février 2013

Bonne St-Valentin!


En ce 14 février, je remets ici (parce que je l'ai déjà fait antérieurement) ce que je considère être la plus belle et la plus forte déclaration d'amour écrite pour le théâtre. Un amour non-partagé, peut-être... mais quand même le plus passionné.  Il s'agit de la troisième scène du premier acte de Phèdre (la pièce en entier devrait être ici), où le personnage principal avoue sa flamme pour son beau-fils, Hippolyte.


Oenone
Que faites−vous, Madame ? et quel mortel ennui
Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui ?

Phèdre
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable
Je péris la dernière et la plus misérable.

Oenone
Aimez−vous ?

Phèdre
De l'amour j'ai toutes les fureurs.

Oenone
Pour qui ?

Phèdre
Tu vas ouïr le comble des horreurs.
J'aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne.
J'aime...

Oenone
Qui ?

Phèdre
Tu connais ce fils de l'Amazone,
Ce prince si longtemps par moi−même opprimé ?

Oenone
Hippolyte ? Grands dieux !

Phèdre
C'est toi qui l'as nommé !

Oenone
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace !
O désespoir ! ô crime ! ô déplorable race !
Voyage infortuné ! Rivage malheureux,
Fallait−il approcher de tes bords dangereux ?

Phèdre
Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée
Sous ses lois de l'hymen je m'étais engagée,
Mon repos, mon bonheur semblait être affermi,
Athènes me montra mon superbe ennemi.
Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler,
Je sentis tout mon corps et transir et brûler.
Je reconnus Vénus et ses feux redoutables,
D'un sang qu'elle poursuit, tourments inévitables.
Par des voeux assidus je crus les détourner :
Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner ;
De victimes moi−même à toute heure entourée,
Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée.
D'un incurable amour remèdes impuissants ! 
En vain sur les autels ma main brûlait l'encens :
Quand ma bouche implorait le nom de la déesse,
J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse,
Même au pied des autels que je faisais fumer,
J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer.
Je l'évitais partout. O comble de misère !
Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père.
Contre moi−même enfin j'osai me révolter :
J'excitai mon courage à le persécuter.
Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre,
J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre ;
Je pressai son exil, et mes cris éternels
L'arrachèrent du sein et des bras paternels.
Je respirais, Oenone ; et depuis son absence,
Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence ;
Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis,
De son fatal hymen je cultivais les fruits.
Vaines précautions ! Cruelle destinée !
Par mon époux lui−même à Trézène amenée,
J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné :
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné.
Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée :
C'est Vénus toute entière à sa proie attachée.
J'ai conçu pour mon crime une juste terreur.
J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur ;
Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire,
Et dérober au jour une flamme si noire.
Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats ;
Je t'ai tout avoué ; je ne m'en repens pas,
Pourvu que de ma mort respectant les approches,
Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches,
Et que tes vains secours cessent de rappeler
Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler.

Je le réaffirme: un jour, je monterai cette pièce... c'est là, sans doute, mon plus grand fantasme de metteur en scène. Des personnages grandioses, excessifs! Une écriture rhytmique qui procure un souffle, une dynamique rarement égalés...

De la décentratlisation dans la représentation...


Voici, en liminaire, une description de ce que serait le cadre du théâtre contemporain. Elle est posée dès le premier paragraphe (p.9) de Théâtres du XXIe siècle: commencements (publié chez Armand Colin en 2012) et a le mérite, contrairement à beaucoup d'autres ouvrages du même type, d'atteindre une certaine clarté, notamment en ce qui a trait à la décentralisation de la représentation et au rapport avec le spectateur... 

Le théâtre raconte encore, même quand il ne s'en donne plus l'air, même quand il fait mine de radoter ou de ressasser, de tourner le dos aux beaux sujets. Même quand ses spectateurs s'étonnent de ne pas tout comprendre, ou d'apprécier le lendemain ce qu'ils auraient voulu saisir le soir même. Fables en mineur, fables en creux, fables intermittentes, fables trop belles pour être honnêtes, récits dont les conflits visibles ont disparu. Ici l'inquiétant acquiescement a remplacé l'affrontement en face-à-face, ici la digression perpétuelle tient lieu de centre, ici l'éblouissante transparence inquiète celui qui voulait pourtant tout savoir, ici un narrateur omniscient a remplacé les partenaires du dialogue alterné, et la simultanéité sert d'unique présent.

Le reste du bouquin sera-t-il de cette nature? Difficile à dire...

Je trouve fort intéressants tous ces théoriciens qui tentent de (re-)définir le théâtre d’aujourd’hui au-delà de cette vision téléologique imposée par les tenants du postdramatique. Le théâtre a-t-il tant changé (outre ses moyens techniques)? Toutes les réponses sont bonnes. Et c’est cela qui est formidable!

mercredi 13 février 2013

Nouvelles acquisitions!

Après l'intense projet que fut cet Orphée aux enfers (expérience qui fera assurément l'objet d'un billet dans les jours à venir vue la quantité de sujets qu'elle m'offre!), une petite virée dans la Capitale Nationale était de mise. Et c'est, à chaque fois, l'occasion de rafraîchir ma bibliothèque... et du coup, mes réflexions et, éventuellement, les entrées de ce blogue.

Aujourd'hui, donc, deux nouveaux bouquins prendront place sur ma table de chevet (ou, plus réalistement, sur tout autre meuble de la maison!) en attente d'être lus.


Le premier - du bonbon! - est un recueil de courtes pièces de Courteline. Voici l'un de mes auteurs fétiches. Dans un genre qui me fascine par son côté mécanique et hyper construit, le vaudeville... enfin, le théâtre de boulevard. Tout me plaît: sa contemporanéité avec les grands mouvements artistiques (la crise du drame et ses suites tel l’avènement du metteur en scène), son contexte historique...! C'est, en quelque sorte, une époque charnière comme il y en aura peu dans toute l'histoire dramatique.

Par ailleurs, le répertoire courtelinien commence à m'être assez connu... et je me promets bien, d'ici quelques années, d'en faire un spectacle estival incisif et décapant! 


Le second ouvrage est d'un autre ordre. De Julie Sermon et Jean-Pierre Ryngaert, voici Théâtres du XXIe siècle: commencements. Une nouvelle analyse du théâtre tel qui se pratique aujourd’hui... comme en fait foi cette quatrième de couverture: Au tournant des deux siècles des mouvements de transformation dans les pratiques théâtrales paraissent assez puissants pour dessiner de nouvelles lignes de force et introduire dans les manières d’écrire, de dire et de faire du théâtre des changements durables. 

Dans ce texte à deux voix, Jean-Pierre Ryngaert analyse les principales mutations qui ont marqué les « fabriques d’écriture » et les « façons de raconter » des histoires. Julie Sermon, dans une partie intitulée « Le vivant et la technique », examine les renouvellements des formes de jeu, de narration et de représentation, liés aux dialogues que les auteurs et les praticiens de la scène instaurent avec les langages et les outils propres à leur environnement technologique. 

L’approche dramaturgique et pédagogique commune propose au lecteur des entrées multiples afin de saisir et questionner les enjeux d’une réalité théâtrale qui s’est considérablement diversifiée. 

Du plaisir et de la réflexion. C'est là tout le merveilleux de ce métier!

samedi 9 février 2013

«Orphée aux enfers»... [Carnet de mise en scène]

Entre le dernier billet (paru le 18 janvier) et celui-ci, il y a tout un monde... tout un spectacle. Une vingtaine de jours d'un travail intensif (dans lequel je fus complètement et entièrement submergé!), du début des répétitions avec les solistes jusqu'à la dernière représentation d'aujourd'hui...

Une production qui s'est déroulée dans la rigueur... mais aussi et surtout dans le plaisir, les rires... Avec une solide (et fort sympathique!) distribution professionnelle: 


En ordre: Aline Kutan (Euridyce), Antonio Figueroa (Orphée), Jacques Olivier Chartier (Aristée/Pluton), Patrick Mallette (Jupiter), 
Renée Lapointe (Opinion Publique), Sabrina Ferland (Cupidon), Richard-Nicolas Villeneuve (Mercure/ John Styx), 
Aude Gauthier-Martel (Diane), Dyane Doré (Junon) et Stéphanie Lapointe (Vénus)

Et une équipe de conception fantastique!

De belles rencontres qui font oublier les problèmes survenus durant le parcours (je parle ici du fumant dossier de l'ignifugation des décors qui m'ont donné un sérieux coup de déprime... et du report de notre entrée en salle qui a comprimé un horaire de travail déjà fort condensé)...

vendredi 18 janvier 2013

«Orphée aux enfers»... [Carnet de mise en scène]


C'est ce soir que je rencontre les solistes d'Orphée aux enfers pour la première fois (à part ceux de la région qui se sont joints à nous lors des répétitions du choeur). Et c'est ce soir qu'aura lieu la première lecture du livret de cette opérette.

Le texte, en deux actes et quatre tableaux, a été écrit par Hector Crémieux et Ludovic Halévy... et mis en musique par Offenbach.

Il est d'ailleurs un peu étrange d'amorcer cette première lecture alors qu'il y a déjà quelques semaines que je planche sur la mise en scène des parties chorales. Alors que les solistes liront leur(s) rôle(s), j'aurai déjà en tête de grandes parties de ce spectacle! Qui plus est, l'ensemble esthétique est déjà pas mal avancé...

C'est ce soir, donc, que je mettrai des visages et des corps sur des noms, que j'aurai une bonne idée des dynamique des personnages, des liens qui les unissent... des caractères qui vont surgir au fil des mots...

Mais auparavant, je ferai, dans quelques minutes, un détour par l'atelier de la costumière, Jacynthe Dallaire, pour jeter un coup d'oeil sur les costumes, voir la réalisation des croquis qui m'ont été présentés à la fin de l'été...

jeudi 17 janvier 2013

Les Robins des bois au théâtre...

Je les avais presque oubliés! Voici  Les Robins des bois qui font du théâtre! De l'évocation et de l'effort du spectateur!



«Orphée aux enfers»... [Carnet de mise en scène]

La mise en scène de cette production me permet de définir une certaine méthode de travail. Une méthode facilement identifiable parce que radicalisée, d'une certaine façon, par le fait d'avoir près d'une quarantaine d'interprètes à diriger...

Pour les scènes de groupes, je fais une mise en place rapide, complexe, la plus précise possible. 

Lors de la répétition suivante où il y a reprise de cette scène, je vois ce qui s'est rapidement ancré dans le corps et la mémoires des actants. Si la moitié des gens (et parfois plus!) ne se souvient plus de ce qui a été fait (bien que tout soit noté par l'assistante...), je me permets de revoir ces passages. Révisant la séquence. Ajustant le rythme. Simplifiant geste et mouvement. Du coup, je garde généralement (même si parfois il faut reprendre une scène à zéro) le même cadre établi, le même principe. Je ne suis jamais très loin des premières  directives.

La meilleure efficacité scénique restera toujours celle que la grande majorité endosse automatiquement et refait avec facilité. De cette facilité, il est possible, par la suite, d'apporter des précisions de gestes, de mouvements, d'intentions...

À l'inverse, s'acharner à imposer des figures ne fait qu'obséder les comédiens (ou chanteurs!) qui ne pensent qu'à la séquence à exécuter au détriment de tout le reste. 

Ceci étant dit, j'insiste quand même un peu lorsqu'il y a enchaînement... et je pousse le groupe à se lancer (idéalement avec confiance!) dans l'espace... sinon tout serait tout le temps à reprendre! 

Cette méthode fonctionne assez bien... tant qu'elle est bien admise. Que le metteur en scène ne perde pas la confiance des comédiens (ou chanteurs!) devant cette apparence d'indécisions. Que ceux qui absorbent vite les indications demeurent, pour le bien du spectacle, ouverts aux modifications. Que ces retours sur le travail (et le déplacements de quelques cues) ne soient pas une source de frustrations.

mercredi 16 janvier 2013

Une autre définition du metteur en scène... par Peter Brook


On doit distinguer deux sens dans l'expression «mettre en scène». La moitié de la tâche du metteur en scène consiste, bien sûr, à prendre en charge, à décider, à dire «oui» et à dire «non», à avoir le dernier mot. L'autre moitié consiste à maintenir la bonne direction. Là, le metteur en scène - le director - devient un guide, il tient le gouvernail, il doit avoir étudié les cartes et savoir s'il se dirige vers le nord ou vers le sud. Il cherche constamment mais pas au petit bonheur. Il ne cherche pas pour le plaisir de chercher, il a un objectif; un chercheur d'or peut bien poser un millier de questions, elles se rapporteront toutes à l'or. [...] Le metteur en scène peut écouter les autres, se rendre à leurs suggestions, apprendre d'eux; il peut, surprise, virer de bord. Malgré tout, les énergies collectives seront au service d'un seul et unique but. C'est ce qui permet au metteur en scène de dire «oui» et «non», et aux autres de l'accepter.

C'est là, je trouve, une fort belle définition de la mise en scène et de ses tâches. Toute simple. Juste. Elle est le fait du théoricien (et néanmoins grand praticien!) Peter Brook dans son ouvrage Points de suspension (en page 19), publié en 1992 aux éditions du Seuil.

mardi 15 janvier 2013

Éloge d'une voix...

Hier, je parlais, sur ce blogue, de la voix de Maria Casarès... qui malgré tout, n'a rien à voir avec celle de Sarah Bernhardt... 

Sa voix [celle de Sarah Bernhardt, 1844-1923] semblait flotter autour d'elle et ses yeux semblaient la suivre parfois. Selon le texte, elle chantait, elle martelait, elle précipitait la cadence comme un galop qui roulait, montait, frappait, s'arrêtait dans un silence que crevait soudain un sanglot répété. Puis une sorte de mélopée volontairement monotone qui se terminait dans un émoi d'une candeur infinie ou un éclat de rage, de révolte ou de souffrance qu'elle ne lâchait plus jusqu'au bout de la période. Jamais de raté dans ce crépitement de mots, de cris, de pleurs: une fusée.

Ainsi Louis Jouvet décrivait-il en 1921 la voix de ce monstre sacré qu'est la Grande Sarah dans son Comédien Désincarné. Et qui sait... peut-être écrivit-il celà en écoutant ceci:

lundi 14 janvier 2013

La Phèdre de Casarès...

Il y a quelques jours, dans l'un de mes billets, j'ai cité Maria Casarès, peut-être l'un des derniers grands montres de la scène française (elle est décédée en 1996). Voici qu'aujourd'hui je la retrouve sur Youtube (du moins sa voix), dans cette version radiophonique de Phèdre de Jean Racine... ma pièce d'entre les pièces! 


Cette production en est une du Théâtre National Populaire de Jean Vilar, en 1958. Un jour, moi aussi je monterai cette pièce... Un jour. Aurai-je une telle distribution?