vendredi 16 décembre 2011

Oh. Ça me dit quelque chose...

Voici une petite capsule humoristique, Quand on est au théâtre (pigée sur Youtube), par un duo français connu sous le label Very Bad Blagues


Derrière le côté comique de la chose se trouve pourtant - à certaines occasions, d'accord... - une irritante réalité: des spectateurs bruyants et fichtrement dérangeants. Je crois que, en ce sens, tous les praticiens ont des histoires d'horreur à raconter...

jeudi 15 décembre 2011

«L'obscur pressentiment»

Voici comment Peter Brook définit, dans Points de suspension, son travail créateur. Il s'agit là d'un bel exercice que de tenter de définir sa création. De tenter de mettre des mots sur une méthode qui intimement liée à sa propre vision du théâtre.


Quand je commence à travailler sur une pièce, je pars d'un pressentiment obscur et profond, semblable à une odeur, à une couleur ou une ombre. C'est la base de mon travail, mon rôle - c'est ainsi que je me prépare aux répétitions, quelle que soit la pièce que je monte. Cet obscur pressentiment, c'est ma relation avec la pièce. [...] Je ne dispose d'aucun système pour monter une pièce, car c'est à partir de ce sentiment sommaire et informel que je commence à préparer.

Préparer signifie cheminer vers cette idée. Je commence à fabriquer un décor, je le casse, je le fabrique, je le casse, j'y réfléchis. Quel genre de costumes? Quelles couleurs? Tout cela constitue un langage qui sert à concrétiser quelque peu ce pressentiment. Jusqu'à ce que, petit à petit, en sorte la forme, une forme destinée à être modifiée, mise à l'épreuve, mais néanmoins une forme. [...]

La répétition doit créer un climat qui rende les acteurs libres de proposer tout ce qu'ils peuvent apporter à la pièce. C'est pour ça qu'au premier stade, tout est ouvert. [...]

Mis en présence de cette masse de matériau, l'obscur pressentiment se révèle le facteur prédominant face auquel certaines idées ne tiennent pas la route. Tout commence à se clarifier. [...]

mardi 13 décembre 2011

Les interrelations entre les différents pôles théâtraux

Je continue à lire et à réfléchir à une conception meyerholdienne du théâtre autour de laquelle s'articulera les trois principaux pôles théâtraux que sont la LITTÉRARITÉ, la THÉÂTRALITÉ et la PERFORMATIVITÉ. Et pour réfléchir, j'ai l'habitude de barbouiller, de dessiner, d'écrire dans mes carnets... ce qui me permet de reproduire ici, avec la propreté de l'informatique, l'un de mes derniers schémas...


Je n'invente rien là... mais ça me permet tout de même de donner une forme à ces notions qui demeurent floues avec pour conséquence, qu'il est possible de leur faire dire ce que l'on veut... comme le fait que le texte est générateur de discours (de littérarité), qui permettra d'élaborer une forme scénique (la théâtralité), dans laquelle pourra émerger, par l'action du comédien, la performativité pour porter le discours... et ainsi de suite.



Une laideur transcendée!

Mademoiselle Duchesnois, par François Gérard

J'aime vraiment beaucoup lire sur ces grands acteurs-trices qui ont marqué l'histoire du théâtre de leur passage. J'aime les descriptions qu'on fait d'eux. Parfois avec complaisance. D'autre fois avec une sublime cruauté. Ou parfois encore, avec un mélange des deux qui font rêver à cette période glorieuse où l'art dramatique tenait le haut du pavé.

Voici la (dure) description - selon le récit de M. de Lanzac de Laborie, publié dans Grandes actrices - des débuts de l'une de ces glorieuses femmes, Catherine-Joséphine Rafin dite Mademoiselle Duchesnois (1777-1835) qui dû toutefois se battre contre un ennemi de taille: son apparence (déjà...):

Il [ndr.: le ministre Chaptal] vit une grande jeune fille de vingt-deux ans, à la taille élancée, mais au teint bistre, aux traits disgracieux et surtout à l'expression angoissée des personnes qui, parties de bas, de très bas, ont toujours peut qu'on leur jette à la face un passé d'opprobre et de misère. Invitée pour la forme à débiter quelque tirade classique, sa physionomie, tout à l'heure si ingrate, devint si touchante, surtout sa voix se révéla si pathétique, si mélodieuse, que le ministre l'encouragea et lui indiqua un maître plus approprié à son genre de talent que le facétieux Dugazon, à savoir le poète tragique Legouvé.

Eh oui. Il s'agit de la même dame que celle illustrant le billet. En matière de laideur, il y a pire... Mais ce n'est pas tout. Ce Chaptal revient dans l'histoire quelques années plus tard, alors que Legouvé tente de faire entrer Mlle Duchesnois dans l'auguste maison, la Comédie-Française. Les mots viennent cette fois de M. A. Dinaux:

M. Chaptal se refusait à accorder un ordre de début à Mademoiselle Duchesnois, persuadé qu'elle était trop laide pour réussir. Madame Lebrun, toujours obligeante et protégeant les arts dont elle en cultive un d'une manière si brillante, pria Madame de Montesson de donner une soirée pour Mademoiselle Duchesnois; elle lui fit promettre que Madame Bonaparte y vint ainsi que M. Chaptal. Madame de Montesson y consentit et rénit environ deux cents personnes. Mademoiselle Duchesnois, à cette époque, était d'une affreuse maigreur; sa toilette plus que simple fut arrangée tant bien que mal par Madame Lebrun.

[...] Mademoiselle Duchesnois récita le rôle de Phèdre et une partie de celui de Roxane d'une manière si admirable que le ministre, oubliant comme tout le monde les traits peu agréables de cette jeune personne, lui donna immédiatement son ordre de début... Madame Bonaparte se chargea du costume.

Pour une question de goût personnel de ce ministre, l'Histoire théâtrale aurait dû se passer d'une grande parmi les grandes... Alors que, comme le raconte Lanzac:

Elle rendit avec une incroyable profondeur de sentiment, avec un charme de diction inconnu avant elle, les passions et les remords de Phèdre, torturée par un amour criminel. De vieux amateurs, qui savaient par coeur leur Racine (c'était commun alors), croyaient entendre pour la première fois la musique de ces vers, d'autres pleuraient au récit que l'héroïne faisait de ses souffrances, comme à un mélodrame nouveau.

Et ça joue dur encore une fois:

Geoffroy [ndr.: un critique de l'époque], qui ne devait pas tarder à se montrer si hostile, si grossier, allait, dans un premier élan d'enthousiasme, jusqu'à féliciter la débutante de sa laideur. Il disait: Elle recevra des éloges et non des madrigaux, elle entendra des vérités utiles et non des mensonges galants.

Et le reste de son histoire continue entre cabales humiliante pour elle et dénigrement alors qu'elle atteint les sommets de l'art théâtral. Son entourage - de comédiens, de critiques, d'auteurs - s'adonnent à une méchanceté sans borne.

lundi 12 décembre 2011

Question de spectateur

Spectateurs au cabaret, Emil Nolde, 1911 (image tirée de ce site)

Quelques mots de Peter Brook (et de son Espace vide, reparu en 1977 aux éditions du Seuil) pour changer un peu des billets sur les productions en cours... D'autant plus que ce praticien-théoricien est quand même une sommité du théâtre contemporain...

Qu'est-ce qu'un public? En français, parmi les différents termes utilisés pour désigner ceux qui regardent: le public, les spectateurs, un mot tranche sur les autres, qui est qualitativement différent: l'«assistance». «J'assiste à une pièce», «assister»: le mot a deux sens, l'un est actif et l'autre passif, et l'un de ces deux sens fournit la clé. Un acteur se prépare, il entre dans un processus qui peut devenir stérile à tout instant. Il se prépare à capter quelque chose, à lui donner vie. Au cours de la répétition, l'élément vital d'«assistance» provient du metteur en scène qui est là pour aider en observant. Quand l'acteur se présente devant le public, il s'aperçoit que la transformation magique ne s'opère pas par magie. Les spectateurs peuvent très bien regarder passivement le spectacle, attendant de l'acteur qu'il fasse tout le travail, et sous ce regard passif, l'acteur peut découvrir qu'il ne peut produire qu'une répétition des répétitions. Cela peut l'ébranler profondément. Il a beau y mettre de la volonté, se donner entièrement et essayer de provoquer la participation du public, il est conscient d'un manque. Il dit alors que la salle est «mauvaise». Parfois, au contraire, au cours de ce qu'il appelle une «bonne» soirée, il se trouve devant un public qui, par hasard, tient activement son rôle de spectateur vivant. Ce public l'«assiste». C'est grâce à cette «assistance» - l'assistance des regards, des désirs, du plaisir et de la concentration - que la répétition devient représentation. Alors, ce qui est «représentation» n'isole plus l'acteur de la salle ni le spectacle du public. Il les englobe: ce qui est présent pour l'un est présent pour l'autre. La salle aussi a subi un changement. Elle a quitté la vie quotidienne, essentiellement répétitive, pour une arène d'une espèce particulière où chaque moment est vécu plus clairement, plus intensément. Le public assiste au spectacle, mais, en même temps, l'acteur assiste le public.

J'aime bien ce concept du spectateur qui porte assistance à l'acteur... À y réfléchir un de ces jours plus profondément...

En attendant.


Un spectacle de terminé. Les ateliers réguliers et les ateliers pour aînés également.

Aujourd'hui - et cette semaine! - est le jour du ménage. Du grand ménage. Parce que mon bureau, la salle de travail et le costumier sont de véritables bordels. Remettre de l'ordre.

Remettre de l'ordre et mettre un terme à nos activités pour 2011 tout en préparant doucement mais résolument celles de 2012.

D'ici là, les ouvertures se pointeront et il ne me restera plus qu'à confier les rênes à quelqu'un d'autre.

dimanche 11 décembre 2011

«On se casse les noisettes!» [Carnet de mise en scène]

Dessin pris sur ce site... mais comme c'est en néerlandais, je ne trouve pas les infos...

Une assez bonne deuxième représentation... un peu moins fébrile, plus précise, et avec une belle variété de bogues techniques: perruques qui arraches, micros qui tombent, musique qui part toute seule, pancartes qui tombent, etc.

Le rythme se resserre un peu. Les comédiens acquièrent de plus en plus d'assurance dans l'exécution des petits scénarios. Tout est plus en contrôle.

Les chorégraphies et les chansons représentent de bons défis pour ces interprètes qui (à quelques exceptions près) ne sont ni danseurs, ni chanteurs... Bien que cet élément soit pris en compte (et sert le plus souvent de point de départ à la construction de ceux-ci), il n'en demeure pas moins qu'il doit tout de même y avoir un travail de maîtrise personnelle pour rendre le «message» sans s'essouffler.

Toutefois - et c'est là l'écueil! - il faut faire doublement attention à ce que l'ensemble du spectacle soit pris pour acquis, à attendre les rires, à tomber dans un jeu mécanique sans âme. Il faut accentuer la rigueur. Augmenter le tonus et l'énergie. Investir la scène avec détermination et un plaisir accru... et cela paraît plus simple que la réalité.

Là où nous pourrions vraiment travailler si nous avions du temps devant nous (une plus longue série de représentations!), maintenant que les numéros ont été éprouvés devant public, il nous faut déjà entamer le dernier rendez-vous.

Au théâtre, cette semaine! (du 11 au 17 décembre 2011)

(Fauteuils du Théâtre de l'Odéon, à Paris, © P.Tournebœuf / Tendance Floue / PHPA)

À quelques jours de prendre un petit temps de repos, il reste encore quelques rendez-vous théâtraux.

Aujourd'hui, dimanche - 11 décembre 2011
Salle Murdock (Centre des arts de Chicoutimi), 14h

Les Amis de Chiffon, comme activité bénéfice, donne une représentation spéciale de L'Éclaireur, leur toute nouvelle production.

Aujourd'hui, dimanche - 11 décembre 2011

Salle Marguerite-Tellier (Centre des arts de Chicoutimi), 14h30
DERNIÈRE REPRÉSENTATION

Dernière représentation de On se casse les noisettes!, la cinquième production de Noël du Théâtre 100 Masques construite, cette fois, autour du conte mis en musique par Tchaïkovski. Chocolat chaud et biscuits pour tous.

Vendredi - 16 décembre 2011
Auditorium d'Alma, 20h
Samedi - 17 décembre 2011
Auditorium d'Alma, 14h
(Dimanche - 18 décembre 14h)

Le Prisme culturel présente, pour une autre année, son traditionnel ballet Casse-Noisette. Ça reste dans le ton...

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Ça ressemble pas mal à ça. Si j'oublie des trucs, il est possible de les ajouter via les commentaires...

samedi 10 décembre 2011

«On se casse les noisettes» [Carnet de mise en scène]


La première représentation d'On se casse les noisettes! est chose du passé.

Une représentation fébrile, mais somme toute assez bien rendue.

Il est possible, maintenant, après une première confrontation avec le public, de faire les ajustements nécessaires à un rehaussement de la dynamique scénique, en faisant «nettoyant» les numéros et les entre-scènes des parasites qui se sont installés en cours de répétitions.

Car la présence du public permet deux choses: d'abord insuffler de l'énergie aux comédiens par leurs réactions et surtout, cette présence permet au metteur en scène d'aborder le spectacle avec des yeux neufs. Une expérience quasi mystique. Une transsubstantiation. Tout à coup, la production prend comme un nouvelle figure.

Alors, ce qui attend les comédiens, ce soir, avant la représentation: revérifier la calibration (?) du son (la musique et les micros), resserrer quelques liens. Couper un peu par-ci, un peu par-là, retranchant des répliques qui tombent finalement à plat.

Plus que n'importe quel autre spectacle, ce type de production se doit d'être en chantier jusqu'à la dernière minute des représentations et de rester ouverte à tout changement qui peut se présenter (dont les références à des personnes dans la salle qui doivent être revues systématiquement, à tous les soirs...). Et c'est là le plus grisant de ce projet. Rester à l'affût de ce qui pourrait améliorer et se lancer dans de nouvelles avenues à quelques minutes de monter en scène.
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Pour vous donner une (ou plutôt deux idées de ce à quoi peut ressembler ce spectacle), il faut lire Noël Destroy par Joël Martel (Voir Saguenay-Alma) et Antidote redoutablement efficace en page 6 du Quotidien d'aujourd'hui, par Daniel Côté.

vendredi 9 décembre 2011

«On se casse les noisettes! » [Carnet de mise en scène]


Si la nuit porte conseil, celui-ci, quand il se multiplie, empêche de dormir. Alors voici donc quelques points directement issus d'une insomnie chronique.

Pour On se casse les noisettes!, les points importants (voire nécessaires!) pour les comédiens, alors qu'ils monteront en scène dans quelques heures pour la première:
  • Engagement de tout le corps et de tout l'esprit dans ce spectacle.
  • Engagement de tout le corps et de tout l'esprit dans le collectif. Ce ne sont pas des solos. Il doit y avoir une réelle symbiose sur la scène.
  • Conscience de son corps, de ses actions et surtout, de ce qu'il provoque chez le spectateur.
  • Confiance en ses capacités.
  • Contrôle de l'ensemble de celles-ci.
  • Confiance dans l'efficacité des numéros.
  • Précision.
  • Plaisir dans l'exécution de tout les numéros.
  • Commencer doucement en mettant de plus en plus d'intensité et de folie au cours des numéros (finalement le contraire de ce qu'ils font, soit de commencer très fort et de s’essouffler en cours de route...).
  • Importance accrue, vue le contexte de création et d’exécution (semi-canevas), de l'écoute du partenaire et des réactions de la salle.
  • Aisance et calme (deux éléments essentiels pour se lancer dans les numéros comiques).
  • Re-plaisir dans l'action.
  • Enfin, le principal à mon avis: garder à l'esprit que le partenaire le plus important demeure le public. En ce sens, il est primordial de lui ménager une ouverture, de le prendre comme complice, de jouer avec lui.

Sûrement y aura-t-il d'autres points qui s'ajouteront durant cette longue journée qui commence. Mais le reste sera transmis directement aux comédiens.

jeudi 8 décembre 2011

«On se casse les noisettes!» [Carnet de mise en scène]


La générale est faite.

Après un contrariant contretemps cet avant-midi (où nous avons dû partager la salle avec les organisatrices d'un dîner dans le même lieu), les comédiens ont pu enfin monter en scène pour faire un dernier filage... le pire de tous.

Le pire parce que maintenant, il manque le principal ingrédient inhérent à ce type de spectacles: les spectateurs. Ce qui donne un enchaînement toujours un peu plat, terne et avec une folie qui, jour après jour, a laissé sa place à un certain mécanisme qui ne demande que des rires venus de l'extérieur pour bien s'enflammer.

Dans l'ensemble, ça marche. Ce spectacle de Noël reste proche du cabaret festif (avec un côté bric-à-brac bien assumé!), avec ses numéros éclatés et ses personnages loufoques (personnages différents d'un numéro à l'autre). Les liens fonctionnent et nous continuons à trouver des manières d'ajouter des répliques, de préciser des actions, d'établir concrètement les scénarios.

Compte tenu du contexte de création, c'est la gestion de la technique (le son et les micros) qui pose toujours un peu de problème. Demain, le montage final de la salle viendra corriger le tout.

La résignation (!) d'une comédienne...

Portrait de Mlle Mars (anonyme, XIXième siècle)

Après le billet d'hier consacré à un sonnet pour Sarah Bernardht écrit par Rostand, j'ai poursuivi la lecture du bouquin d'où il était tiré, à savoir Reines de théâtre, par Dussane, publié en 1944 aux éditions H. Lardanchet (Lyon). J'en arrive à un autre grand monstre de l'histoire du théâtre: Mademoiseille Mars (1779-1847).

Le règne de ces comédiennes ont dépassé largement la scène et c'est tout le monde qui gravitait autour d'elles qu'elles ont tenté de maîtriser... parfois avec autorité, d'autres fois avec caprice, persuasion, manipulation, résignation, etc. Mais toujours - surtout avec le recul aidant! - avec une majesté qui me fascine...

Voici un choc des titans entre cette Mlle Mars et nul autre que Victor Hugo (un autre grand monstre de l'art dramatique) rapporté par Dumas:

«Au milieu de la répétition [n.d.r.: de la création d'Hernani, en 1830], Mlle Mars s'arrêtait tout à coup... Pardon, disait-elle à son partenaire, j'ai un mot à dire à l'auteur.

- Monsieur Hugo? demandait-elle, M. Hugo est-il là?

- Me voici, Madame, répondit Hugo en se levant.

- Ah! Très bien! merci... Dites-moi, Monsieur Hugo...

- Madame?

- J'ai à dire ce vers-là: Vous êtes un lion superbe et généreux!

- Oui, Madame, Hernani vous dit: Hélas, j'aime pourtant d'une amour bien profonde! | Ne pleure pas... Mourrons plutôt! Que n'ai-je un monde, | Je le donnais! Je suis bien malheureux! Et vous lui répondez: Vous êtes mon lion superbe et généreux!

- Est-ce que vous aimez cela, Monsieur Hugo?
- Quoi?

- Vous êtes mon lion!

- Je l'ai écrit ainsi, Madame, trouvez-moi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose à la place.

- Ce n'est pas à moi de trouver cela; je ne suis pas l'auteur, moi.

- Eh bien, alors, Madame, puisqu'il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

- C'est qu'en vérité cela me semble si drôle d'appeler M. Firmin [n.d.r.: son partenaire masculin] mon lion!

- Ah! parce qu'en jouant le rôle de Dona Sol vous voulez rester Mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de Ruy Gomes de Sylva, c'est-à-dire une noble castillane du XVIième siècle, vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin; vous y verriez un e ces terribles chefs de bande qui faisaient trembler Charles-Qunit jusque dans sa capitale: alors vous comprendriez qu'une telle femme peut appeler un tel homme son lion, et cela vous semblerait moins drôle!

- C'est bien, puisque vous tenez à votre lion, n'en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit: il y a dans le manuscrit: «Mon lion!», je dirai «Mon lion!» moi... mon Dieu! cela m'est bien égal! Allons Firmin! Vous êtes mon lion superbe et généreux!

Et la répétition continuait.

Et chaque jour la scène recommençait: Mars voulant arriver à supprimer ce «mon lion» et à le remplacer par un inoffensif «Mon seigneur» - ce qu'elle fit d'ailleurs, le jour de la première.

Les incidents se multiplièrent jusqu'au jour où Hugo exaspéré lui redemanda son rôle. Elle cessa alors ses taquineries, et les remplaça par une froide résignation.»

Par chance, ce genre de caprice venu d'un ou d'une interprète n'existe plus... Euh...