mardi 24 décembre 2019

Malheur à qui va aux spectacles!

L'un de mes sujets favoris, dans cet espace, est le fiel que l'Église a, de tous temps, versé contre le Théâtre par le biais de prédicateurs zélés (les différents billets se retrouvent dans les catégories Pères de l'Église et Histoire). Une véritable haine qui donne lieu, à chaque fois, à des morceaux de littérature passionnantes, une surenchère d'hyperboles toutes plus exaltées les unes que les autres, d'images fortes.

Que de joie (et d'inspirations pour de nombreuses autres entrées futures sur ce blogue!) quand je suis alors tombé sur l'Instruction sur les spectacles de Matthieu Hulot (né en 1788 et mort après 1828...), vicaire de Charleville, dont la première édition a été publiée en 1823 (et disponible ici sur Google Books). Il n'y va pas de main morte. Un vrai, comme je les aime... qui a aussi écrit des Instruction sur la danse, Instruction sur les mauvaises chansons, Instruction sur les romans, Essai sur le blasphème, etc.


Voici un long extrait du chapitre XVII - Accidents arrivés dans les spectacles... comme tout autant de menaces infernales, de châtiments divins, d'exemples de calamités pour quiconque s'aventure dans une salle de spectacle. 


Que quelqu’accident imprévu, disait Tertullien, vous surprenne au théâtre, qu’un coup de tonnerre, par exemple, vous avertisse des vengeances du Seigneur, aussitôt on vous voit effrayé ; vous vous empressez à porter la main à votre front, pour y tracer le signe de salut ; mais que faites-vous ? ce signe de sainteté et de recueillement, ce signe de pénitence vous condamne. Certainement vous ne seriez point là, si vous aviez dans votre cœur ce que vous osez marquer sur votre front [...]!


Le 26 juillet 1769 on jouait la comédie à Feltri, en Italie, lorsqu’il s’éleva tout à coup une tempête horrible. Le ciel, qui jusqu’alors avait été serein, fut obscurci par d’épais nuages : tout l’horizon était en feu par la multitude d’éclairs qui se succédaient sans interruption, et la pluie tombait avec violence. Plus de six cents personnes étaient alors renfermées dans la salle du spectacle ; la comédie n’était encore qu’au troisième acte, lorsque le tonnerre tomba sur le théâtre par une grande ouverture qui se fit au comble du bâtiment. La foudre parut sous la forme d’un boulet de canon du plus gros calibre. La salle était éclairée par un grand nombre de lumières qui toutes furent éteintes en un instant. Au morne silence, premier effet de la frayeur, succédèrent bientôt des cris affreux, lorsqu’au retour de la lumière, on aperçut l’horrible tableau des ravages de la foudre. De tous côtés on ne voyait que des hommes, des femmes et des enfants privés de la vie ou du sentiment. Six personnes furent entièrement réduites en cendres par le feu du ciel ; soixante-dix autres en furent atteintes mortellement.

Comme on était sur le point de jouer la comédie sur le palais d’Asté à Rome, le plancher de la salle du spectacle s’enfonça de manière qu’il tourna en tombant, renversa les spectateurs et fit enfoncer le second plancher. On retira dix personnes mortes, et plusieurs autres blessées très dangereusement, dont dix ou douze moururent.

Comme on jouait à Amsterdam en 1772, la Fille mal gardée et le Déserteur, le feu prit à une ficelle tombée sur un lampion. Cette flamme légère monta rapidement dans le centre où la ficelle aboutissait, et embrasa dans le moment les toiles et toute la partie supérieure du théâtre. L’incendie devint bientôt général. La frayeur et le désespoir forcèrent les femmes à se jeter des loges dans le parterre, où l’on était écrasé et étouffé par la chute des décombres embrasées : aussi il y en eut peu qui échappèrent à la mort.

Ce qui arriva le 5 novembre de la même année à Chester, en Angleterre, est à peu près semblable. On célébrait le jour anniversaire de la conspiration des poudres : pendant qu’on jouait la comédie dans la salle du bal, le feu prit à de la poudre qu’un épicier avait imprudemment mise sous le théâtre. L’explosion fit sauter le plancher et une chambre qui était au-dessus, et mit le feu à la couverture, qui, en tombant, renversa une partie des murs et embrasa le théâtre ; la plupart des spectateurs sautèrent en l’air avec l’édifice, ou furent ensevelis sous ses ruines embrasées. Ceux qui échappèrent à la mort furent presque tous mutilés ou blessés grièvement.

Quelle que soit la cause de ces tristes événements, ne peut-on pas conclure qu’il vaut mieux écouter, dans le calme, la vérité, que d’attendre qu’elle tonne pour nous soumettre à elle ; et fuir, sans hésiter, des plaisirs illégitimes, plutôt que de s’exposer à ressentir l’amertume du repentir qui les accompagne souvent, et qui les suit toujours ? Nous ne pourrions nous empêcher de regarder comme un terrible châtiment une mort soudaine arrivée au milieu d’un spectacle, et nous regarderions comme une marque de réprobation de mourir sur un théâtre : ne passons donc pas une partie de notre vie où nous aurions horreur de mourir. Si on n’y court pas toujours le danger d’y perdre la vie du corps, on y court toujours le danger d’y perdre la vie de l’âme.

lundi 23 décembre 2019

La route européenne des théâtres historiques


En voguant sur Internet, je suis tombé sur l'European Route of Historic Theatres, un site dédié aux théâtres... à l'architecture avant le texte et le jeu.

Une chaîne Youtube y est associée et présente des documentaires sur ces mêmes salles. Des chefs-d'oeuvres aux scènes magiques, aux lourds rideaux de velours, aux balcons chargés d'ornements, des plafonds peints... bref, des salles qui se donnent elles-mêmes en spectacles!

Comme ce magnifique théâtre de Český Krumlov, en République Tchèque, que j'ai visité à l'été 2016, et qui est l'un des rares, en Europe, avec encore toute sa machinerie d'origine pour faire des effets spéciaux: des changements à vue, des envolées, des orages, etc.


Si les boîtes noires sont plus pratiques, plus efficaces, plus malléables, il n'en demeure pas moins que ces monuments à la gloire du Théâtre, surannés et vieillots, tout d'or et de rouge, font rêver...

dimanche 22 décembre 2019

Qu'est devenue ''La fille de Roland''?

Un des grands plaisirs qui vient avec le dépouillement de vieux journaux académiques (comme par exemple L'oiseau-Mouche ou l'Alma Mater du Séminaire de Chicoutimi ou de leurs successeurs).... est de voir le traitement fait aux personnages féminins (et par conséquent, aux pièces) dans ces écoles de garçons.

Il y a, dans l'histoire du théâtre québécois, toute une tradition de non-respect du texte, de gommage des femmes sur la scène, de réécriture des textes pour éradiquer la tentation de la mixité! 

Comme par exemple, quand le Séminaire monte La fille de Roland d'Henri de Bornier (1825-1901) en 1941...


La pièce raconte, en 4 actes (et en vers!), les amours de Berthe, ladite fille de Roland (celui de la Chanson de Roland!), avec Gérald, le fils du traître Ganelon. Un Roméo et Juliette à la française, quoi... Cette pièce a été créée en 1875 à la Comédie-Française avec, dans le rôle-titre, nulle autre que Sarah Bernhardt. C'est dire l'importance du rôle (si l'envie vous prend de lire la pièce, elle est ici) même s'il n'y a que ce seul personnage féminin comme en fait foi la distribution originale:


Au Séminaire, donc, pas de femmes... bien que la pièce ait comme pivot une fille... LA fille:



La  pauvre Berthe devient donc Berthold... son frère qui la protège! Et le récit se transforme - selon le compte-rendu du court article - en une histoire d'amitié entre les deux garçons... Exit tout bonnement le personnage central et les feux de l'amour! Je serais très curieux de voir ce que donnait ce passage de l'acte II (si tant est qu'il fut gardé)... 



Et il y a de très nombreux autres exemples du genre. Et dire que parfois, ces séances dramatiques étaient les seules façons de goûter les arts de la scène...

samedi 21 décembre 2019

Une visite virtuelle des théâtres de Montréal 1825-1930

Pour souligner la Journée Mondiale du Théâtre en 2019, BAnQ a mis en ligne un site interactif fort intéressant permettant une incursion dans le Montréal de 1825-1930...


L'histoire théâtrale du Québec en est une de multiples recommencements... et cette période précise en est une bien intense, avec de multiples tentatives, de multiples actions faites par des entrepreneurs de tout acabit!

Les salles d'alors se sont succédées, les unes après les autres, cherchant à s'attirer un public francophone dans un monde encore dominé par les capitaux anglophones. Des salles magnifiques. Avec des projets souvent trop ambitieux! Des moyens limités! Des salles qui ont vu de nombreuses tournées étrangères (surtout dans la seconde moitié du XIXe siècle) menant les grands artistes de l'époque (dont Sarah Bernhardt, Lucien Guitry et tant d'autres!) dans notre coin de pays! Que d'espoirs en ces temps glorieux où notre théâtre cherche à émerger!

Donc, voici, (en cliquant sur ce lien), ce projet de BAnQ couvrant un siècle (et quel siècle!) d'histoire théâtrale!

On remet ça!

Ce matin, je remets (après avoir fait quelques mises à jour nécessaires!) ce blogue sur les rails.  Après presque trois ans d'absence. Sûrement pas avec les mêmes velléités qu'à l'époque... parce que le temps manque... mais avec tout de même un intérêt profond et renouvelé. Puis parce que l'espace dédié au théâtre, on ne se le cachera pas, est plutôt rachitique.  Alors voilà. C'est ma part. 


Si le théâtre d’aujourd’hui ne meurt pas,
c’est qu’il recèle encore des sèves vivifiantes.
Qu’on l’achève s’il est condamné
mais qu’on le ranime s’il est viable!
V. Meyerhold

vendredi 24 mars 2017

Nouvelle (enfin!) acquisition...




N'est-ce pas le génie du théâtre, ou sa folie, que le texte, inachevé dans le seul livre - dans l'attente d'une mise en scène, dans l'attente de ses acteurs -, ne s'achève enfin qu'avec un peu d'éphémère; qu'il ne soit enfin fini que provisoirement; et qu'il faille l'achever encore et toujours le finir, et que toutes ses fins se pressent et se tressent, s’enlacent et se défassent, se fondent et se fracturent, pour assurer finalement la croissance du texte, infiniment?

C'est là un bel extrait de ce bouquin de Mesguish auquel je me suis tant référé (sur ce blogue et ailleurs!) mais qui pourtant, ne fait que maintenant son entrée dans ma bibliothèque! Il aura fallu plus de treize ans et de multiples photocopies avant que je ne me décide à le commander. Mais voilà. C'est chose faite. Et avec le courrier du jour est arrivé cet Éternel Éphémère.

De tous les livres sur le théâtre que j'ai lus, il reste l'un de mes préférés. L'un des plus stimulants. Une façon toute personnelle à Mesguish d'aborder toutes les facettes des arts de la scène. 

vendredi 23 décembre 2016

Une (autre!) histoire de Noël...

En cette avant-veille de Noël, voici un billet de circonstances: une plongée dans le répertoire d'Henri Brochet (1898-1952), représentant de ce théâtre catholique du début du XXième siècle. 


En 1930, Brochet fonde la revue dramatique Jeux, Tréteaux et Personnages (dont les multiples parutions occupent souvent beaucoup d'espace dans les sections Théâtre des bouquineries francophones!) et profite de cet outil pour publier ses propres textes. Il en aurait, d'ailleurs, signé 159. 

Parmi ceux-ci, il y a le très moral Noël dans le hameau perdu (daté de 1948)... dont l'extrait suivant - qui commence à la fin de la scène IX de l'acte I - permet de bien saisir le ton, le caractère pittoresque des personnages... et l'intrigue à venir! 

SCÈNE IX

[...]

On frappe à la porte, au fond. - La Morvandelle (note de moi-même: une femme dure, patronne de l'Auberge du Morvan) s'arrête. - Un temps. 

LE PÈRE LELEU (note de moi-même: un vieil homme bon)
On a frappé, je crois.

MORVANDELLE
Je ne reçois plus personne!

On frappe de nouveau, et:

UNE VOIX
Quelqu'un! Est-ce qu'il a quelqu'un?

ESPÉRANCE (note de moi-même: petite-fille du Père Leleu, au très étrange ton poétique... après tout, elle ne porte pas son nom en vain...)
Le bonheur frappe parfois à notre porte; quand on le chasse, il ne revient plus.

MORVANDELLE
À ma porte, le bonheur ne frappe jamais. 

Elle va rapidement ouvrir.

SCÈNE X

Joseph, un homme encore jeune, paraît dans l'encadrement de la porte.

MORVANDELLE sans attendre qu'il parle
Inutile d'insister. Si c'est une chambre que vous voulez, je n'en ai plus.

JOSEPH
Ayez pitié de nous, madame.

MORVANDELLE
Vous êtes plusieurs?

JOSEPH
Ma femme, - elle souffre...

MORVANDELLE
Raison de plus: ce n'est pas un hôpital chez moi.

JOSEPH
Notre petit enfant...

MORVANDELLE
Suffit! Bien le bonsoir.

Elle lui ferme la porte au nez.

SCÈNE XI

ESPÉRANCE toute émue
Le bonheur s'en va! Le bonheur s'envole!...

LE PÈRE LELEU s'est levé
On aurait peut-être pu le recevoir, tout de même; quand il y a de la place pour deux, il y en a pour quatre.

MORVANDELLE 
Je suis chez moi, il me semble!

ESPÉRANCE dans un cri ému
Qui prendra le bel oiseau vivant dans son filet?...

MORVANDELLE
Il n'y a pas plus de bel oiseau que de bonheur derrière la porte: un malheureux de plus à qui la vie se montre telle qu'elle est et qu'elle va régaler de neige et de nuit. Il chantera la même chanson que moi, et je ne serai plus toute seule à maudire cette fin de décembre.

ESPÉRANCE
Grand-père!... Grand-père!... Le chasseur tuera le bel oiseau si nul ne le saisit vivant!

LE PÈRE LELEU
Attends, Espérance, - attends: il ne faut pas avoir le coeur chaviré. Si madame ne veut pas recevoir ce pauvre homme, elle est libre de lui fermer la porte. Mais je vais aller voir s'il trouve un gîte et tu seras rassurée.

MORVANDELLE
Vous allez vous égarer et vous y perdrez votre temps.

LE PÈRE LELEU
Moi aussi, voyez-vous, ça me fait deuil de les savoir sans feu ni lieu.

MORVANDELLE
Je ne peux pas vous empêcher de sortir, - mais, au moins, ne me les ramenez pas: ce que j'ai dit est dit.

Il sort par le fond. 

Et ainsi de suite... jusqu'au dénouement final (Que dire! Une rédemption!) où tous se retrouvent autour d'une mangeoire, dans une crèche, à admirer un Nouveau-Né.

C'est là un type de répertoire, une époque où le théâtre s'élaborait sur une littérature verbeuse pétrie de moralité et de bons sentiments... une veine qui n'est pas sans rappeler le mélodrame qui a marqué la petite histoire dramatique au XIXième siècle.

mercredi 21 décembre 2016

Un accord tout en nuances...


Voici une lettre de Monseigneur Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec (après avoir diriger le diocèse de Chicoutimi quelques années auparavant), qui donne sa position sur la création d'une nouvelle compagnie en remplacement d'une autre, moins morale

Une lettre qui reste, il va sans dire, dans la ligne éditoriale de l'Église (canadienne) de l'époque.

Cette publication vient du journal hebdomadaire La Vérité du  26 janvier 1895.

Archevêché de Québec
Québec, le 12 janvier 1895

Monsieur le curé,

J’ai  reçu hier une lettre au sujet de la réorganisation projetée d’un théâtre à Québec  et je suis heureux d’apprendre : 1- qu’à l’assemblée tenue à l’Hôtel Frontenac, le 10 courant, les catholiques présents ont parfaitement reconnu à l’autorité religieuse diocésaine le droit et le devoir de défendre aux fidèles d’assister au théâtre, quand elle le juge nécessaire; 2- que la nouvelle compagnie entretient sur le théâtre des idées tout à fait différentes de celles qui ont généralement cours parmi les acteurs français, et qu’elle veut s’appliquer à respecter les lois de la morale et les sentiments religieux de la population; 3- que le nouveau gérant s’engage formellement à se conformer aux vues de l’autorité religieuse et à ne donner que des pièces absolument morales; 4- que, pour arriver à ce résultat, un comité spécial de citoyens sera chargé de veiller à la parfaite moralité des spectacles.

J’avais défendu sous peine de péché mortel d’assister au théâtre de la salle Jacques-Cartier pour les graves motifs que l’on sait. Maintenant que cette compagnie n’existe plus et qu’il s’agit d’une organisation toute différente, je ne puis maintenir contre cette dernière la condamnation que la précédente avais si bien méritée.

Mais je ne puis m’empêcher de vous dire avec quel profond chagrin je verrais se réaliser le projet d’établir un théâtre permanent à Québec. Je le regarderais comme un fléau au double ploint de vu moral et matériel : on accoutumerait ainsi notre peuple à une jouissance dont il ne pourrait plus se passer; on lui créerait un besoin de nouveau luxe, de vie factice, un surcroît de dépenses inutiles; on lui ferait abandonner bien vite ces réunions intimes du foyer, où chacun se repose des fatigues du jour sans danger pour les mœurs, sans détriment pour la bourse et où les liens sacrés de la famille ne font que se resserrer pour le plus grand bonheur de tous.

L’Église catholique regarde avec grande raison le théâtre moderne en général comme plein de dangers et elle met les fidèles en garde même contre les pièces considérées par un certain public comme inoffensives.

Jugez alors de mes justes craintes quand j’apprends que pour reconstituer la nouvelle compagnie, on se propose d’employer certains acteurs et actrices qui ont poussé l’ignorance ou le manque absolu de sens moral jusqu’à jouer et répéter dans notre ville de Québec des pièces absolument mauvaises. Vous comprenez que cette affaire entraîne avec elle une grave responsabilité que je ne veux assumer en aucune manière.


Veuillez agréer, monsieur le curé, l’Assurance de mon entier dévouement.

En d'autres termes, nous pourrions résumer cette lettre en Oui mais... ah et puis finalement, non!

mardi 20 décembre 2016

Épitaphe de Jehan Serre



Je me suis replongé, il y a peu, dans la lecture de différentes farces médiévales après qu'on m'ait offert un recueil (Les Farces - Moyen Âge et Renaissance, Imprimerie Nationale, 1999) en regroupant plusieurs selon différents thèmes. J'aime bien ces morceaux scéniques dont le but avoué était le rire. 

Dans le prologue, on cite un extrait d'un poème de Clément Marot (1497-1544) - la photo - portant sur l'un de ces joueurs de farces, Jehan Serre, au visage enfariné (la farine tenant lieu de maquillage!). 

Le voici dès lors en entier... parce qu'il est très beau:

Épitaphe de Jehan Serre, excellent joueur de farces

Ci-dessous gît et loge en serre, 
Ce très gentil fallot Jean Serre, 
Qui tout plaisir allait suivant ; 
Et grand joueur de son vivant, 
Non pas joueur de dés, ni quilles, 
Mais de belles farces gentilles, 
Auquel jeu jamais ne perdit, 
Mais y gagna bruit et crédit, 
Amour et populaire estime, 
Plus que d'écus, comme j'estime. 

Il fut en son jeu si adestre 
Qu'à le voir on le pensait être 
Ivrogne quand il se y prenait, 
Ou badin, s'il l'entreprenait ; 
Et n'eût su faire en sa puissance 
Le sage ; car à sa naissance 
Nature ne lui fit la trogne 
Que d'un badin ou d'un ivrogne. 
Toutefois je crois fermement 
Qu'il ne fit onc si vivement 
Le badin qui se rit ou mord 
Comme il fait maintenant le mort. 

Sa science n'était point vile, 
Mais bonne ; car en cette ville 
Des tristes tristeur détournait 
Et l'homme aise en aise tenait. 

Or bref, quand il entrait en salle, 
Avec une chemise sale, 
Le front, la joue et la narine 
Toute couverte de farine, 
Et coiffé d'un béguin d'enfant 
Et d'un haut bonnet triomphant 
Garni de plumes de chapons, 
Avec tout cela je réponds 
Qu'en voyant sa grâce niaise, 
On n'était pas moins gai ni aise
Qu'on est aux Champs Elysiens.

Ô vous, humains Parisiens !
De le pleurer, pour récompense, 
Impossible est ; car, quand on pense 
A ce qu'il soulait faire et dire, 
On ne peut se tenir de rire. 

Que dis-je, on ne le pleure point ? 
Si fait-on ; et voici le point :
On en rit si fort, en maints lieux, 
Que les larmes viennent aux yeux ; 
Ainsi en riant on le pleure, 
Et en pleurant on rit à l'heure. 

Or pleurez, riez votre soûl, 
Tout cela ne lui sert d'un sou ; 
Vous feriez beaucoup mieux en somme 
De prier Dieu pour le pauvre homme.

lundi 3 octobre 2016

Du metteur en scène et de sa mise en scène...

Généralement, je fais partie de ces metteurs en scène qui arpentent leur salle les soirs de représentations, aux prises avec la nervosité et l'angoisse, la fébrilité et l'excitation. Je suis aussi de ceux qui se retrouvent parfois en petite boule dans un coin sombre ou qui se terrent dans la coulisse, incapables de s'installer calmement pour regarder le travail en cours. 

Peu de mes productions (sinon celles où je devais agir comme régisseur donc concrètement impliqué) me voient jouir du plaisir du spectateur. Et du coup, mon niveau d'exigence (envers moi, envers les comédiens, envers les techniciens, envers le public) monte en flèche, labourant farouchement ma subjectivité. D'ailleurs, je n'aime pas beaucoup (voire pas du tout) recevoir des commentaires après une représentation tant l'expérience, pendant le moment du spectacle, est physique et intense.

C'est pourquoi j'ai bien souri à la lecture de ce passage de Brigitte Haentjens dans son ouvrage Un regard qui te fracasse, publié chez Boréal en 2014:

Je ne manque pas une seule représentation de mes spectacles, sauf si je dois être dans une autre ville, loin, à l'étranger. Autrement, je veux être là tous les soirs. Ou plutôt: je ne peux pas ne pas y être. 

Ça décrit assez bien ce besoin qu'on sait d'emblée voué à la souffrance:

Je trouve particulièrement épuisant et douloureux d'être assise au fond de la salle, d'entendre les toux, de voir les jambes qui bougent, de surprendre un spectateur qui sort puis rentre ou qui envoie un texto, boit de l'eau, baille ou somnole. Et cela me pèse de plus en plus au fur et à mesure de représentations, comme si la répétition des incidents, qui troublent la représentation selon moi, grugeait inexorablement ma patience et augmentait mon irritabilité. [...] Contrairement aux interprètes, qui peuvent y puiser beaucoup de gratification, le contact avec les spectateurs m'épuise, me vide. Même si leur réaction est enthousiaste.

Pourquoi alors se donner autant de misère? Sado-masochisme? C'est le côté noir de la chose qui pourtant, n'arrive pas, paradoxalement, à éteindre l'exaltation du théâtre, de ce plaisir grisant et vertigineux de voir des gens réunis pour voir, pour entendre ces comédiens qui portent, au fond, quelque part, une vision du théâtre, une vision du monde, une part de soi.

Je dis souvent que le metteur en scène est accouché du spectacle. [...] [Cela] explique peut-être la sensation de vide et de froid éprouvé lors des représentations, et le désir, irrépressible, de retourner dans la chaleur de la création.

dimanche 18 septembre 2016

De la moralité du théâtre... version «Progrès du Saguenay, en 1929!

Je sais... je reviens souvent avec ce même genre de billets sur ce blogue où la moralité du théâtre est décriée. Mais en même temps, c'est bien de fouiller dans ces archives pour se rendre compte que ce temps ne date pas de plusieurs siècles mais d'à peine quelques décennies. 

Et en cette époque heureusement révolue, même le Progrès du Saguenay donnait dans cette rhétorique morale... comme en fait foi, d'une certaine manière, cet article cultivant l'ambiguïté (entre l'enthousiasme et la réserve), paru le lundi, 5 novembre 1929 (le journal complet se retrouve ici, sur le site de la BanQ), suite au passage, à Chicoutimi, d'une troupe professionnelle en tournée:







Ah, quand même... l'époque bénie où il y avait de l'espace pour développer une pensée critique... Q'en reste-t-il aujourd'hui? Bien peu de choses, ce me semble...

mardi 13 septembre 2016

Haro sur Sarah Bernhardt!


Au cours de la visite de Sarah Bernhardt à Québec, à la fin de l'année 1905, une émeute éclata, tant pour les passions qu'elle déclenchait que pour des questions morales, il va de soi (voir ici, le type de commentaires qui paraissait à chacun de ses sulfureux passages). On la hue. Accusant le coup, la Divine donne alors, le 5 décembre, une entrevue à L'Événement (ici) qui met le feu aux poudres. 

Québec fut outrée. Une révolte (étudiante... eh oui...) accompagna le départ de la tragédienne.

En réponse à celle-ci, un jeune homme fait publier, le lendemain, dans Le Soleil, un poème qui ne fait pas dans la délicatesse (trouvé dans l'ouvrage Le théâtre à Québec au début du XXième siècle de Christian Beaucage, publié chez Nuit Blanche Éditeur en 1996, p.164) et qui s'en prend à tout ce qui est possible (dans des attaques mesquines) chez cette femme adulée par les uns, détestée par les autres: 

Va-t'en juive insolente, au sourire cynique:
Toi qui vient de jeter l'injure à notre sang!
Va-t'en montre plus loin ton front neurasthénique
Sur qui la vieillesse descend.

Va-t'en bien loin et puis de province en province,
Pars avec ta névrose et compte en ton chemin
L'argent qu'on aurait dû te tendre avec la pince
Et non avec la main.

Déploie ailleurs ton art et tes talents serviles;
Que ta robe traînante où brillent des cristaux
Prenne comme toujours la poussière des villes
Et les microbes des tréteaux.

Que sur toi la beauté chimique soit accrue;
Va te faire encenser encore dans d'autres murs,
Dissimule le temps qui passe sa charrue
Sur tes charmes trop mûrs!

Nous en avons assez de toi, foyer d'insultes!
Ton injure fut basse et nous restons front haut,
Notre patriotisme en nos coeurs est occulte
Mais il déborde quand il faut!

Tu fais bien de partir, artiste prolétaire:
Car nos rares bravos n'ont fait que t'assoiffer,
Car notre grand passé surgissant de la terre
Aurait pu t'étouffer.

Nos temples spacieux où le Christ règne en maître
Dans leur éclat serein t'auraient fait mal au coeur
Toi qui riais hier de notre Foi, du prêtre
Avec ton sarcasme moqueur!

Fuis loin de nous avant que notre haine éclate,
Nous sommes Iroquois, très bien: dis-nous adieu
Et pars en invoquant les mânes de Pilate
Qui fit mourir son Dieu.

Et quand, ailleurs, vers toi les foules, accourues
Admireront ton verbe et pleureront d'émoi
Ici nous passerons le balai sur les rues
Pour qu'il ne reste rien de toi!