mardi 23 novembre 2010

«L'art du jeu» par Jean-Louis Barrault

Il est de ces praticiens qui savent trouver des mots (et une réthorique!) puissants pour décrire le théâtre. Ces professions de foi toutes personnelles donnent à réfléchir... Voici celle (concernant notamment la comedia dell'arte... mais qui se transpose facilement à tout type de théâtre) de Jean-Louis Barrault grand acteur et metteur en scène du XXième siècle français:

[...] Il existe un jeu qui consiste à disposer sur quatre coins, quatre tonneaux par exemple, des planches bien amarrées; de monter sur ces planches à l'aide du corps, du souffle, de la voix, du visage et des mains, à recréer le monde entier. Il existe un jeu qui consiste à dresser sur la place publique ces espèces de tréteaux (appelez ça comme vous voulez) et, tout en recréant la vie qui nous entoure, à établir un contact avec les passants qui s'arrêtent. Il existe un jeu qui consiste même à donner chaque soir rendez-vous à ces passants, disons si vous voulez, à ces spectateurs, pour, communiquant avec eux, communiant avec eux, partager avec eux la joie de recréer le monde à l'aide de nos propres moyens personnels.

Alors par ce jeu, appelez ce jeu-là comme vous voudrez, il s'établit entre ces spectateurs et nous une circulation étroite, un échange d'âme et de coeur, une harmonisation du souffle de toutes les poitrines qui nous redonne du courage et ranime la foi que nous avons en la vie. [...]

lundi 22 novembre 2010

Dans sa tête, oui... mais dans la salle?


Ai assisté, hier soir, à la dernière représentation de Pendant ce temps, dans la tête de Grossomodo, le quatrième solo présenté par le Théâtre du Faux Coffre.

En toute ingéniosité, Pierre-Grossomodo a construit une machine escamotable, démontable, rétractable, transformable... une véritable machine à jouer. Comme il le dit lui-même, un contenant fort intéressant. Une machine propre à créer de nombreux effets de scène...

Mais pour que les effets de scènes frappent l'imaginaire, il faudrait qu'on quitte la simple démonstration pour entrer de plein pied dans le théâtral avec une véritable interaction entre la machine et le personnage (qui n'arrive, en réalité, qu'une seule fois lors de la dictée...).

Car ce qui manque à se spectacle (nonobstant le talent et la grande agilité de l'interprète), c'est, encore une fois aux dires même du personnage en ouverture, la matière... Enfin... la matière originale... (et peut-être un oeil extérieur?)

Pour mettre en valeur cet objet encombrant, l'alter ego du Clown noir a conçu un cours de théâtre enlignant, avec des accessoires ingénieux, les matières pédagogiques: histoires (entendre ici farces), musique, mathématique magique...Une idée avec un potentiel véritablement intéressant. Toutefois, les textes utilisés, malgré (reconnaissons-le...) leur efficacité, manquent un peu de mordant (celui-ci étant donné principalement par les répliques lancées aléatoirement par ses acolytes assis dans le public), de profondeur ironique, par rapport à ce que ce personnage et son statut de Clown noir nous a habitué...

Il sera intéressant de voir l'évolution de ce solo... parce que l'engin promet (et on a vite hâte de revoir le petit robot qui déclame l'hilarante dictée et qui, plus tard, sous une chevelure blonde, chante le Comic Strip de Gainsbourg)!

dimanche 21 novembre 2010

Petite anecdote...


Hier soir, dans une activité politique (par défaut!), je me suis retrouvé assis à la table d'un couple de personnes agées (par rapport à moi...). Tout parlant, on se présente... et quelle ne fut pas leur surprise d'apprendre qu'il y avait non seulement du théâtre local au Saguenay, mais également un milieu professionnel, des artistes reconnus et pas moins de huit compagnies sur le territoire...

C'est dans ces moments-là (qui arrivent très souvent, par ailleurs) qu'on se dit que le travail qui reste à faire est immense!

Repiquage d'une lettre de Frédéric Dubois publié sur le blog Parathéâtre de Philippe Couture (Voir Montréal)

Pour faire suite à la lettre de Martin Faucher publié il y a quelques jours, voici celle de Frédéric Dubois:

Je parle aux artistes de mon âge.

Le milieu fait en sorte que nous devons entrer dans des boîtes.

De peu organisés à trop structurés, nous nous sommes pris au jeu des règles et des conventions.

Et maintenant, il faut tous faire pareil. Répondre à la structure.

Si nous ne faisons rien qui dit NON, le temps qui passe nous aura à l'usure. Il n'y a rien de pire que de répon­dre aux critères des formulaires pour que le théâtre s'abrutisse.

Parce que le temps qui passe sans nous ne nous pardonnera pas.

Si NOUS n'imaginons pas le théâtre de demain autrement, si nous acceptons qu'il soit structuré, abonné, programmé comme il l'est actuellement, j'ai peur de nous voir mourir enterrés dans un modus operandi qui ne pourra répondre aux besoins de demain.

Où est le public de mon âge ? Il ne s'abonne pas.

Ce n'est pas en faisant les affaires comme nos prédécesseurs que nous le gagnerons.

C'est en lui servant un théâtre et une manière de le faire qui nous ressemble et donc, qui lui ressemble.

On a inventé un système qui a permis des avancées au cours des vingt dernières années, mais qui aujourd'hui, il me semble, sclérose la pratique. Nous ne pouvons pas tous répondre à ce que cette structure demande et qui sert les mieux nantis.

Je ne peux pas, avec les ressources que j'ai, faire des spectacles, augmenter mon volume de productions et de spectateurs, organiser des soirées de financement et donc créer un réseau de généreux donateurs, admi­nistrer, trouver des nouvelles voies marketing pour concurrencer le reste, etc. Je ne peux pas parce que je n'ai bêtement pas les compétences. Demande-t-on à un ophtalmologiste de faire des opérations au coeur ?

Mais je fais semblant que je peux et je le fais tout en travaillant beaucoup en dehors de la compagnie pour arrondir les fins de mois. Je dis NON. Je dis : je veux faire du théâtre.

Nous avons le choix de faire semblant de faire pareil ou sinon, d'inventer d'autres moyens, d'autres manières de faire. À tout le moins, poser des gestes qui, sans défaire, questionnent.

Nous faisons tous les mêmes demandes de la même façon, nous répondons aux critères de la même façon, nous remplissons les salles de la même façon, nous diversifions nos ressources et développons le public (je déteste cette expression : développement de public) de la même façon et on s'étonne après des avancées si lentes et du peu d'écoute des interlocuteurs qui nous dirigent. Pourquoi répondraient-ils puisque nous obéissons ?

Qu'est-ce que ça donnera tout ça dans dix ans ?

Vous n'avez pas l'impression que la machine huilée pourrait rouler comme ça jusqu'à la fin des temps et que nous ferons tous chacun notre spectacle, bon an mal an, essayant de les refaire dans des programmations décidées (d'autres boîtes) trois ans à l'avance et ça, si on veut bien de nous ? Vous ne sentez pas que ça nous nuit ? Que nous n'inventons plus ?

Le théâtre n'est pas fait pour des boîtes.

Elle vient d'où cette stagnation ?

En partie de notre obéissance.

Je vous entends : il y en a des actions qui font bouger les choses. Ça a changé, on a des acquis maintenant. Certes. Mais on va s'en contenter ?

Ne me parlez pas des États généraux. Bien que je reconnaisse tout le travail, ça a fait plaisir à tout le monde et particulièrement au Ministère parce que tout le monde est reparti chez soi, silencieux.

Le lobby ? Quand nos interlocuteurs rabâchent le discours électoral et ne vont ni voir un film, ni voir une pièce en dehors de la Cour d'honneur à Avignon, les actions souterraines ne servent que ceux qui les financent. De la sorte, on leur sert le plat froid et stérile qu'ils veulent bien manger : le jeu politique. Et ainsi, nous devenons tout ce que nous cherchons à dénoncer dans nos théâtres.

Les conventions collectives ? Bien que nous ayons sauvé les meubles devant une entreprise de colonnes de chiffres qui ne pense qu'à 13 % de ses capacités, bien que nous ayons réussi à nous tenir par le nombre, la dernière négociation ACT-UDA était difficile. Nous avons gagné. Mais je ne peux pas faire autrement que de penser qu'un d'entre nous en est sorti amoché : le théâtre.

Je ne veux plus négocier. Ni pour savoir où jouer, ni pour savoir combien ça coûte.

Tout le monde travaille fort, nous sommes tous intelligents, cultivés, mais notre acceptation nous déshonore. Notre manière machinale de refaire et refaire et redire et redire, en dehors des oeuvres produites (magnifiques d'ailleurs) nous enlève toutes chances de ne pas mourir, de ne pas crever au milieu d'une foule qui nous pié­tinera sans scrupules. Et je ferais pareil.

Je dis NON.

Je n'en peux plus.

Si nous sommes gentils, nous serons dévorés par les loups.

Nous le sommes déjà.

J'en ai marre de plier, d'accepter des réponses froides de manque de fonds, d'acquis chaudement gagnés. Je devrais me taire parce que c'est mieux qu'en 1980 ?

Se taire, c'est mourir.

Vous êtes pas écoeurés de mourir, bande de caves ?

Vous êtes bien, vous, dans vos boîtes ?

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Franchement, je trouve ces lettres (celle de Dubois et celle de Faucher) intéressantes, mais en même temps, je ne sais trop quoi en penser. Personnellement, je suis assez pour la (et les) structure(s)... tout peut être amélioré... mais il semble que je n'ai pas assez la fibre révolutionnaire pour y adhérer en totalité...

Et bien que je comprenne parfaitement de quoi il s'agit, ce qui est décrit dans ce(s) texte(s) correspond plus, à mon avis, à une situation des deux grands pôles que sont Québec et Montréal... Nos problèmes régionaux ne sont qu'une partie négligeable dans cette équation (dans le sens où le modus operandi semble différer)...

La grande question, si on y revient, serait «Les structures nuisent-elles à l'artistique?» Je ne le crois pas. Le problème vient plutôt du fait que ces structures sont administrées, gérées, par ceux qui doivent faire le théâtre... Après la séparation de l'Église et de l'État, il faudrait peut-être songer à une véritable séparation de l'Administration et de l'Artistique.
Les énergies se perdent... et les gestionnaires le sont par défaut. Et le «par défaut» gruge terriblement... Quant au financement... il est de notoriété publique que les argents du CALQ sont insuffisants (de mémoire, selon une étude commandée par le MAL en 2008, les besoins réels seraient d'environ 140 000 000$ alors que les budgets effectifs doivent tourner autour de 80 000 000$). Mais financer le fonctionnement ne devrait pas affaiblir les montants dévolus aux projets mêmes...

Finalement, est-ce que les différentes demandes anéantissent les personnalités? Est-ce que cela crée un moule??? Je crois que non. Il s'agit de trouver son équilibre là-dedans. Au lieu de toujours chiâler contre la structure, pourquoi ne pas la voir, justement, comme étant un outil essentiel (et non pas un but!)? Mais peut-être suis-je trop naïf...

Monsieur Dallaire à la montagne

La prudence est la mère de la porcelaine/De l'art de choisir ses compagnes de voyage.

Photo © Carol Dallaire


Depuis la semaine dernière, le Centre National d'Exposition (CNE) du Centre culturel du Mont-Jacob à Jonquière présente Monsieur Dallaire à la montagne... le Monsieur Dallaire étant Carol Dallaire.

Au mur, de nombreuses infographies...

Mais ce qui me plaît et me fascine le plus de cette exposition demeurent ses dizaines de petites mises en scène d'objets enfantins qui prennent, quand on s'y arrête, un sens critique peu commun. De véritables petits rébus sculpturaux. Jules Renard disait «Le théâtre amuse l'esprit, il ne doit pas le préoccuper». C'est ce à quoi tend ces petites scènes dramatico-burlesques.

Ici, les jouets deviennent des personnages aussi grandioses que minuscules qui évoluent dans de micro-scénographies composées de tout et de rien. La mise en contexte, par les titres, composent un va-et-vient incessant entre le monde de l'enfant et celui de l'adulte, entre la naïveté et la conscience, entre l'évidence et le sous-entendu. Une matière riche.

Devant cette exposition, on retrouve, en quelque sorte, l'essence du théâtre: le jeu. Une théâtralité qui demeure simple, efficace, sans prétention, avec , pourtant, une forte puissance d'évocation. Oui, le jeu... comme seul les enfants savent utiliser et qui, en un clin-d'oeil, refait le monde.


Au théâtre, cette semaine! (du 21 au 27 novembre 2010)


Autre semaine de marathon dans le monde du théâtre saguenéen... À titre informatif, il reste encore quelques trois semaines d'intenses activités avant de tirer le rideau sur cette première saison de l'année 2010-2011...

Aujourd'hui, dimanche - 21 novembre 2010
Salle du Facteur Culturel (Jonq.), 14h

DERNIÈRE CHANCE! Dernière représentation de Petites histoires avec une mère et une fille dedans du Théâtre CRI. Un texte de Marie-Christine Bernard, mis en scène par Émilie Gilbert-Gagnon, avec Marilyne Renaud et Guylaine Rivard. (Mon commentaire.)

Aujourd'hui, dimanche - 21 novembre 2010
Salle Murdock (Chicoutimi), 14h

Dernière représentation de la première série du Théâtre À Bout Portant qui présente Le déclin des soleils de glace de, par et avec Vicky Côté. (Mon article dans le Voir.)

Aujourd'hui, dimanche - 21 novembre 2010
SS-05 (Centre des arts de Chicoutimi), 14h et 20h

DERNIÈRE CHANCE! Dernières représentations du quatrième solo du Théâtre du Faux-Coffre, Pendant ce temps dans la tête de Grossomodo.

Mercredi / jeudi - 24 / 25 novembre 2010
Salle Pierrette-Gaudreault /Auditorium d'Alma, 20h

La Rubrique et l'Auditorium d'Alma reçoivent, à une journée d'intervalle, le Théâtre de la Manufacture et son spectacle coup de poing Après la fin de Dennis Kelly, mis en scène et joué par Maxime Denommée (et aussi Sophie Cadieux). Un huis clos angoissant dans un bunker après une attaque nucléaire..

Mercredi à samedi -24 au 27 novembre 2010
Côté-Cour (Jonq.), 20h

Dans le cadre de Saguenay Capitale Culturelle, le Côté-Cour reprend son titre de producteur pour présenter Traces, un spectacle sur l'industrialisation et l'urbanisation de Jonquière, écrit par Marc-André Perrier et mis en scène par Marilyne Renaud.

Jeudi à samedi - 25 au 27 novembre 2010
Salle Murdock (Chicoutimi), 20h
(et le dimanche, 28 novembre, 14h)

Seconde semaine de représentations du Théâtre À Bout Portant et de son tout nouveau spectacle, Le déclin des soleils de glace (voir plus haut pour plus d'informations).

Vendredi - 26 novembre 2010
CRC (Chicoutimi), 9h

Tenue de la table de compétence (théâtre) du Conseil Régional de la Culture à laquelle sont conviés tous les artisans de la région.

Voilà. Je crois que c'est tout... à moins qu'un événement ne m'ait échappé. Si c'est le cas, qu'on me le fasse savoir!

samedi 20 novembre 2010

Metteur-en-scénocentrisme...

Je ne suis pas particulièrement textocentriste (et encore moins partisan de la voix de l'auteur, notamment pour les auteurs des époques passées). Ni accroc aux nouvelles technologies. Non. Si j'avais à qualifier mon théâtre, je le dirais du metteur en scène (et, par ricochet, de l'acteur!). En ce sens, je suis assez d'accord avec Michel Corvin qui cherche à établir, dans un article (Qui parle au théâtre?) publié en 2005 dans l'ouvrage Le théâtre au plus près (aux Presses universitaires de Vincennes) un recentrage sur ce personnage.

[...] Qui parle [...] au théâtre? Le metteur en scène, bien évidemment, dont la voix couvre toute autre voix. Sans lui, l'œuvre ne prendrait pas de sens; elle stagnerait, insensée, flottante, inutilisable, asociale, livrée aux caprices incontrôlables d'une lecture libre.

[...] La première langue que doit parler le metteur en scène est celle de son public et pas du tout celle de la pièce qu'il monte. Sa deuxième langue, le metteur en scène se la crée: c'est un idiome original [...].

Ceci étant dit, qu'on ne se braque pas à l'instant car il reconnaît du même souffle que la part du jeu dans l'écriture scénique est majeure. En d'autres mots, il recentre le théâtre sur son caractère vivant, sur les femmes et les hommes qui le font (metteur en scène, acteur, spectateur) et qui, entre la scène et la salle, ont de véritables échanges directs.

Bon. Sur papier (ou sur l'écran!), ça peut aller... mais effectivement, dans les faits, rien n'est jamais aussi tranché.


jeudi 18 novembre 2010

Repiquage d'un texte de Martin Faucher à partir de la chronique PARATHÉÂTRE de Philippe Couture (Voir Montréal)

Un milieu docile et obéissant

Par Martin Faucher - 12 novembre 2010

Je suis d'un pays qui promettait tant et qui ne m'apporte que trop son lot de désillusions et d'amères déceptions.

Au royaume du Je me souviens, je suis d'un pays qui a toutes les peines du monde à tenir le pari de notre présent et de notre futur.

Ici, il est bien difficile de bâtir avec intelligence, goût, sensibilité, respect d'autrui et harmonie.

Ici, guérir, vieillir ou mourir dans la dignité relève trop souvent de l'exploit.

Ici, on a beaucoup de pudeur à pourvoir nos institutions d'enseignement supérieur de moyens décents afin d'être à la hauteur d'une jeunesse talentueuse et prometteuse.

Ici, au moment où j'écris ces mots, on n'a aucune honte à brader mes terres à tout venant afin qu'on les fore et les perfore pour soi-disant créer de la richesse, nouveau credo qui justifie les pires abus du capitalisme sauvage et qui sert à l'enrichissement personnel d'une poignée d'amis du système.

Je suis d'un pays à l'éthique élastique où un appât du gain démesuré flirte avec la corruption et une désarmante démagogie bon enfant.

Je suis d'un pays où l'on devrait diffuser obligatoirement Réjanne Padovani de Denys Arcand sur toutes les chaînes le 24 juin afin que l'on se dise une fois pour toutes : Pus jamais !

Du sombre portrait de clown sur velours qui pleure dans cet immense centre d'achat de banlieue que devient mon pays, il n'est pas étonnant que l'art du haut et fort, que l'art du cri articulé qui mord, du cri qui dénonce et qui peut tuer, bref, que l'art du théâtre n'ait pas su tirer, au fil des décennies, son épingle du jeu.

Au pays des Claude Gauvreau, des Jean Gascon, des Jean-Louis Roux, des Buissonneault, Brassard, Tremblay, Ducharme, Loranger, Ronfard, Gravel, Lepage, Marleau, Haentjens, Poissant, Cyr, Mouawad et Lepage, jamais, au grand jamais je n'aurais pensé appartenir à une communauté condamnée à vivre pour un petit pain. Un petit pain théâtral.

En effet, force m'est d'admettre que vu la régression économique (oui, oui, oui, n'ayons pas peur de nommer les choses telles qu'elles sont, peu importe les dires de tous les James Moore de ce pays) à laquelle nos gouvernements de qui nous dépendons pour survivre artistiquement nous obligent, un petit pain, c'est ce à quoi nous sommes condamnés, que nos salles de spectacles contiennent 80 ou 800 places.

Mais là où je suis encore plus étonné, c'est de constater à quel point mon milieu théâtral est docile et obéissant face à cette consternante situation et ce depuis de trop longues années.

Cette obéissance et cette docilité ont bien sûr permis à certains d'entre nous d'affronter des crises financières et artistiques graves, assurant ainsi une pérennité aux lieux théâtraux et compagnies qu'ils dirigent. Les blâmer pour cela relèverait de la pure ingratitude, mais que vaut cette pérennité si c'est pour s'obliger à une sagesse, à une prudence artistique extrême, à une pauvreté des conditions de pratique, à une crainte permanente de la réaction du public qui fréquente nos théâtres et de qui dépend dans une trop forte mesure la survie de nos théâtres et compagnies?

Alors que nos gouvernements ont participé à trouver des solutions efficaces pour soutenir d'autres institutions montréalaises d'importance, nous gens de théâtre, notre docilité et notre obéissance à gérer avec une minutie scrupuleuse chaque cenne noire de budgets bien souvent faméliques ne nous aura mené nulle part. Pour toute récompense, nous continuons encore et toujours à gérer les cennes noires de budgets bien souvent faméliques.

J'en appelle donc à nos dirigeants de théâtres à mettre en pratique la gestion de l'audace et du haut et fort qui est l'essence même de notre art et ce, au risque de mettre la pérennité des lieux et compagnies qu'ils dirigent en péril, car que vaut la pérennisation de notre théâtre si c'est pour ériger en système, dans des théâtres bien rénovés, le pauvre, le prudent, le tiède, le fade, le consensuel, le passéiste, le stérilisé, l'apolitique, l'émasculé ou l'inoffensif?

J'en appelle aussi à tous les joueurs du milieu théâtral à ne plus siéger sur aucun jury et comité consultatif mis en place par les conseils des arts afin que soient attribuées les subventions aux compagnies québécoises de théâtre. Bien que je place une grande confiance en ces organismes essentiels à l'essor de notre art, siéger aujourd'hui sur les jurys et comités consultatifs qu'ils mettent en place revient à avaliser les politiques de décroissance artistique de nos gouvernements. Siéger sur ces jurys et comités revient à faire une sale job de bras à la place des ministres responsables de l'attribution des budgets faméliques alloués à la pratique du théâtre québécois. Siéger sur ces jurys et comités c'est avoir à porter trop souvent l'odieux de décisions contraires à la vision et aux valeurs qui animent notre milieu théâtral, comme par exemple l'excellence artistique. Siéger sur ces jurys et comités revient à devoir dire non, non, et, c'est plate, non à trop d'artistes et de compagnies théâtrales porteuses d'une réelle parole indispensable à l'épanouissement de notre art et de notre société.

Renvoyons ce travail de jury aux administrateurs de ces conseils des arts afin qu'ils puissent constater de visu l'ampleur du gâchis. Eux seront peut-être mieux en mesure de relayer directement aux ministres responsables l'absurde de la situation qui prévaut dans le milieu théâtral québécois.

Lors du spectacle inaugural de la première édition de Montréal complètement cirque, festival qui dès sa première édition jouit de subventions gouvernementales à faire baver d'envie tous les festivals québécois établis depuis de nombreuses années, le ministre des finances Raymond Bachand déclarait : Nous sommes les meilleurs en jazz. Nous sommes les meilleurs en rire. Dans cinq ans, nous serons les meilleurs en cirque ! (Applaudissements de la foule).

À quand un ministre qui aura la conviction et les moyens de proclamer haut et fort que dans cinq ans nous serons les meilleurs en théâtre ?

Je vais dans le même sens que le directeur artistique de la compagnie Les Fonds de tiroir, Frédéric Dubois, qui lors de l'assemblée générale de l'Association québécoise de théâtre du 5 novembre dernier a lu une lettre percutante et vais paraphraser le poète Claude Péloquin : Ne sommes-nous pas tannés de mourir bandes de caves ? C'est assez !

De premières en premières!

C'est maintenant au tour de Vicky Côté et de son Théâtre À Bout Portant de se soumettre aux joies fébriles de la première (de son spectacle, Le déclin des soleils de glace), ce soir, à la Salle Murdock!

À elle, à toute son équipe,

MERDE!!!


Des petites histoires...

(version longue d'un billet qui devait paraître dans l'édition du Voir d'aujourd'hui...)

Guylaine Rivard (photographie: Patrick Simard)

Décidément, les Petites histoires avec une mère et une fille dedans du Théâtre CRI ont réussi à m'en mettre plein la vue dimanche dernier, lors de la représentation de 14h... (Soit dit en passant, j'adore les matinées!).

D’emblée, le spectateur se retrouve devant une piste de cirque aux accents de nature morte – au sens littéral du terme! - avec des personnages étranges, entre le clown triste et la poupée mécanique…Une arène où la poussière s'accumule sur des souvenirs érodés et où l’effet spectaculaire se greffe à un quotidien tout centré sur la relation mère-fille. Un espace suranné et écrasant «Sur-naturé» dira la metteure en scène dans le programme.

Le potentiel événementiel (l'horizon d'attente du regardeur conjugué au devenir scénique de l'oeuvre) prend alors son envol...

Un monde éblouissant, excessif, se développe et frappe dès la première image (l'arrivée dans le véhicule bringueballant) et posent les jalons des images qui viendront. Une composition visuelle intéressante qui dénote d'une belle imagination de la metteure en scène.

Les comédiennes, vêtues d'éléments de costumes éclectiques, s’y fondent habilement et habitent ce lieu avec une chimie et une maîtrise corporelle qu'il fait bon voir. La rigueur et la précision du jeu mécanique de ces deux dames (il s'agit, bien sûr, de Marilyne Renaud et de Guylaine Rivard !) sont à saluer.

En quelques tableaux – dont on suit la succession par l’écriture de titres évocateurs dans le couvercle d’un coffre - la metteure en scène et le concepteur, Boran Richard, composent ensemble un monde théâtral prêt à porter un discours déjanté. Un monde corrosif. Un monde fort... et peut-être est-ce à partir d'ici que je me permets d'émettre quelques réserves toutes personnelles.

Car si l’ensemble esthétique se dévoile en toute cohérence et ingéniosité pour le juste plaisir du spectateur, le texte semble parfois, malheureusement, faire adéquation... subir un phagocytage formel qu'il peut difficilement esquiver. Comme s’il ne savait, par son écriture toute simple, atteindre la force plastique mise en place. Niveau de langage utilisé (le familier)? Diction et déclamation? Construction dramaturgique? Je ne sais guère... mais devant cette production, j'ai parfois eu l'impression que l’équilibre s'avérait parfois précaire dans le va-et-vient entre les mots de l'auteure et l’écriture scénique; que les enjeux d'un tableau à l'autre se perdaient dans la quête de l'émerveillement. Une question m'est passée par la tête à deux ou trois reprises: «Qu'est-ce qui se passe exactement?»

En même temps, je comprends (et, d'une certaine manière, j'accepte la convention...) la conception impressionniste de cette production: des moments fugitifs, éphémères... à juste titre, de petites histoires faisant une radiographie (que j'aurais, je l'avoue, souhaitée plus profonde!) parfois ludique et poétique (comme la scène du brossage des longs cheveux), parfois convenue (notamment la scène du miroir pour indiquer la ressemblance), des liens conflictuels ou symbiotiques entre une mère et une fille... Des formes brèves. Des flashs... dont la scène dilue parfois l'effet par des transitions un peu longues qui brouillent les pistes...

Mais ceci reste mon opinion personnelle. La meilleure façon de s’en faire une bonne idée reste d’aller voir ce spectacle soi-même... et ça vaut le coup! Je ne dirai jamais assez l'importance d'un théâtre de recherche comme le CRI dans le paysage théâtral saguenéen!

Encore jusqu’au dimanche 21 novembre 2010
Salle du Facteur Culturel (Jonquière)


mercredi 17 novembre 2010

Plus ça change...


De retour avec un de mes sujets favoris: la critique théâtrale... c'est-à-dire, pour être plus précis, sa fonction ou, comme dans ce cas-ci, la réception de celle-ci par les artisans. Un sujet sans fin qui semble se régénérer d'années en années tout en conservant un même fond de vérité!

Voici, en ce sens, une confidence d'un auteur dramatique du début du XXième siècle, M. Gustave Guiches, qui a raconté ses souvenirs dans un livre simplement titré Le Spectacle* (paru, j'imagine, vers 1920-1930...). Un petit passage est fort plaisant et, sorti de son contexte, pourrait s'appliquer encore de nos jours:

(cet extrait fait suite aux récits de l'insuccès de sa pièce Snob qui le vit accablé par la critique et du triomphe de la suivante, Chacun sa vie...)

«Je sens, dit-il alors, que le succès me rend sociable autant que l'insuccès me voulait insociable. Je sens que, dans l'insuccès, je méprisais et haïssais la critique. Je sens que, dans le succès, je l'honore, je l'aime et je lui en suis reconnaissant! Misère des jugements humains! Vérité dans l'insuccès? Mensonges dans le succès? ou le contraire?...»

[...] «À mon premier échec, dit-il, j'ai hurlé, j'ai grincé des dents, j'ai traité les artistes, la critique, le public, d'imbéciles, même de malfaiteurs!... Et au premier coup de soleil du succès, tout ça s'est dissipé. Je trouvais les artistes admirables, les critiques incomparables, et les spectateurs me semblaient tous être supérieurs et les plus braves gens!... Je n'étais pas plus équitable dans l'enthousiasme que dans l'irritation... La critique?... Du moment que nous la trouvons au-dessous de tout quand elle nous éreinte et au-dessus de tout quand elle nous louange, nous n'avons rien à dire d'elle car nous sommes incapables d'avoir, à son égard, une opinion équitable et désintéressée...»

Personnellement, je trouve la dernière phrase assez criante de vérité... et ces pauvres journalistes et chroniqueurs qui portent (ou qui devraient porter!) ce rôle sont donc toujours sur la corde raide!
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* Cette citation est tirée de l'ouvrage Initiation à l'Art dramatique de Jean Béraud, paru en 1936 aux Éditions Eugène Figuière, Paris.


mardi 16 novembre 2010

Boules en stock! [Carnet de notes]


Aujourd'hui, longue répétition en deux blocs: le premier, cet après-midi, consacré aux numéros comme tel; le second, ce soir, consacré aux liens.

Mine de rien, ce type de production demande encore plus d'énergie qu'un spectacle plus conventionnel parce que bien qu'il faut donner une forme à l'informe... Les textes sont construits au fur et à mesure du travail, selon l'inspiration du moment et l'apport des comédiens eux-mêmes. Il devient alors très difficile de fixer ceux-ci, de les arrêter pour avoir au moins le loisir d'y réintervenir. Alors que l'improvisation ne devrait, dans ce cas-ci, que fournir de la matière, elle agit souvent comme principal moteur lors des enchaînements. Pour un spectacle qui demande de la précision, de la rigueur, c'est un peu contraignant...

Il faut que les interprètes acquièrent une aisance propre à leur permettre de récupérer tout ce qui se passe tout en ayant une conscience théâtrale hypertrophiée!

La semaine dernière (mardi passé pour être plus précis), nous avons fait un enchaînement brut de tout le spectacle, que les numéros aient été vus ou non. Juste pour nous donner une idée de l'enchaînement de ceux-ci.