samedi 20 janvier 2024

Comédien-ne vs marionnette



Voici (tirée de l'anthologie Les mains de lumières de Didier Plassard, paru en 1996 aux Éditions Institut International de la Marionnette) une belle description de Meyerhold - il y a longtemps qu'il n'était apparu sur ce blogue - concernant l'art de la marionnette et du questionnement qu'il apporte sur l'art de l'interprète (et vice-versa). Un bel exemple de son théâtre de la convention.

Soit deux théâtres de marionnettes. Le directeur du premier veut que sa marionnette soit semblable à l'homme, dotée de tous ses traits quotidiens et de ses particularités. Tout comme le païen exigeait de son idole qu'elle hochât la tête, le maître des jouets exige de sa marionnette qu'elle émette des sons pareils à la voix humaine. Dans son désir de reproduire la réalité telle qu'elle est, notre directeur perfectionne sans cesse sa marionnette et la parachève, jusqu'à ce que lui vienne à l'esprit la solution la plus simple de ce problème compliqué: le remplacement de la marionnette par l'homme. 

Le second directeur constate que, dans son théâtre, ce qui amuse le public, ce ne sont pas seulement les saynètes pleines d'esprit que jouent les marionnettes, mais aussi ce fait (et peut-être est-ce l'essentiel) que les mouvements et les situations des marionnettes, en dépit de leur intention de reproduire la vie sur scène, n'ont absolument aucune ressemblance avec ce que le public voit dans la vie. 

Lorsque je regarde jouer les acteurs d'aujourd'hui, il m'apparaît toujours clairement que ce que j'ai sous les yeux, c'est le théâtre de marionnettes perfectionné de notre premier directeur, c'est-à-dire celui où l'homme  replacé la marionnette. Ici l'homme ne le cède pas d'un pouce à l'aspiration de la marionnette à contrefaire la vie. Si l'homme a été appelé à remplacer la marionnette, c'est qu'il est le seul capable de parvenir dans la reproduction de la réalité à ce qui n'est pas au pouvoir de la poupée: s'identifier à la vie le plus fidèlement possible. 

Le second directeur, qui a tenté lui aussi d'amener sa marionnette à contrefaire l'homme vivant, n'a pas tardé à s'apercevoir que le perfectionnement de son mécanisme fait perdre à la poupée une partie de son charme. Il a même cru comprendre que la marionnette refusait de tout son être cette modification barbare. Ce directeur s'est repris à temps, quand il a compris que les aménagements avaient des limites qu'il ne fallait pas dépasser sous peine d'en venir à une inévitable substitution de l'homme à la marionnette.

[...] La marionnette ne voulait pas s'identifier complètement à l'homme, parce que l'homme qu'elle représente est un homme inventé. [...] Sur ses tréteaux, c'est comme ça et pas autrement, non pas d'après les lois de la nature, mais parce que telle est sa volonté, et parce que ce qu'elle veut, ce n'est pas copier mais créer.

dimanche 14 janvier 2024

Michel Bélair: des regards en arrière...

 

Voici ma présente lecture: Théâtre en direct - 50 ans de création au Québec de Michel Bélair qui vient tout juste d'être publié chez Somme Toute/Le Devoir

Parce que Bélair a officié pendant quelques décennies à titre de critique théâtral dans le prestigieux journal. Du coup, il a rencontré, au fil de ces années, nombre de grands noms qui ont fait et qui font encore le théâtre québécois (enfin, montréalais). Un spectateur de première loge. Un interlocuteur brillant. Une mémoire active comme le sont - et doivent l'être! - les journalistes culturels.

À l'heure de la retraite, il a puisé, dans la masse d'écrits qu'il a produit, une recension d'articles pour cette publication. L'ouvrage est séparé en 4 parties: Dramaturgie, Mise en scène, Comédiennes et comédiens, Compagnies et festivals. Chaque partie est ensuite divisée en 10 noms importants pour le journaliste. Chaque nom est gratifié de l'explication de sa sélection, du contexte des rencontres puis suivent 2, 3 ou 4 articles.

Il en ressort un fort intéressant portrait impressionniste - parce que ce sont ses choix - du milieu théâtral québécois (enfin, montréalais). Éclaté et pourtant significatif. Nous retrouvons, parmi ces pages, ces grands artistes à des moments précis de leur carrière... comme des zooms sur des éléments charnières, des jalons, qui nous permettent, lecteurs d'aujourd'hui, de mesurer le(ur) chemin parcouru! 

samedi 13 janvier 2024

Une première semaine au TAC!


C'est cette semaine que j'ai pris officiellement la direction du Théâtre Les Amis de Chiffon. Je suis parti, lundi matin, avec mon carton d'objets personnels (on ne déménage pas sans apporter sa tasse à café et ses pantoufles de travail faites par Sophie Châteauvert!) et mon trousseau de clés alourdi pour m'installer dans mes nouveaux espaces, pour faire mon intégration dans cette vénérable institution qui célèbre, en 2024, son demi-siècle d'existence! 

L'arrivée dans un organisme culturel - c'est ma cinquième expérience après le 100 Masques, la SALR, le Côté-Cour et le FMC - reste toujours pareille, avec la fébrilité de se fixer des objectifs opérationnels, la stimulation d'entreprendre un nouveau chapitre, l'enchaînement des projets dans la tête, la période un peu chaotique où tous les dossiers s'empilent et demandent une prise de possession rapide, la rencontre des collaborateurs et la mise en place d'un nouveau fonctionnement. Il y a aussi, dans ce cas, le poids d'être à la hauteur de l'Histoire du TAC et de ses générations d'artistes et de petits spectateurs... de quoi ficher de l'anxiété même au plus endurcis.

Alors j'ai triché pour avoir une entrée en poste performante!

Il faut savoir que comme tous les organismes culturels soutenus à la mission par le CALQ, le TAC doit déposer une nouvelle demande pour couvrir le prochain cycle (2024-2028). L'échéance approche à une vitesse grand V: le 1er février (ce qui me laisse, si mon compte est bon, 23 jours)!

Dès la confirmation de mon embauche, en décembre, je me suis donc attelé à trois tâches majeures: 
  • lire et faire le tri de quantité de documents liés au TAC (rapports annuels, documents constitutifs, états financiers, courriels de direction) pour avoir une idée du positionnement actuel de l'organisme avant de m'attaquer à la demande (qui comporte une bonne part de reddition);
  • établir une ébauche cohérente de programmation (d'objectifs) sur quatre ans pour savoir où je veux amener le TAC;
  • et enfin, budgéter la première année (2024-2025) - et prendre du coup la mesure des différents paramètres édictés par les grandes associations comme l'UDA, l'AQAD et l'APASQ - parce qu'il me faut m'assurer que mes projets soient viables financièrement. 
Depuis lundi donc (jour où s'est notamment tenu mon premier conseil d'administration pour faire approuver mes orientations et me donner les outils pour avancer), je suis dans la rédaction à temps plein. Mais je ne m'en plains pas: j'aime ce type d'exercice de rationalisation et de projection que je perçois comme une mise en scène de l'organisme où s'entremêlent forme (structure, organigramme, programmes) et contenu (projets, objectifs, discours), conception (manières de nous y prendre) et distribution (au sens large de qui fera quoi). Ça aura le mérite de m'avoir fortement imposé la réflexion du pourquoi de mon intérêt et de mes visées.

Finalement, les pages se noircissent allégrement, avec plus de facilité que ce que je craignais! 

Au point où je me suis même permis d'entreprendre une autre tâche importante: faire de la place (physique et mentale!) en triant les documents qui emplissent armoires, bibliothèques, classeurs et chemises pour faire éventuellement (et certainement) un dépôt d'archives! Cinquante ans, ça en laisse, des traces! Futile? Pas vraiment. Là aussi, c'est un labeur (presque nécessaire) qui m'intéresse et me plaît parce qu'il me permet une plongée drastique et fichtrement efficace dans les méandres de l'organisme, de m'en constituer - presque par osmose! - un bagage de connaissances intimes qui me serviront tout au long de mon parcours avec le TAC! 

Me voilà donc à mon premier weekend de ma nouvelle vie!

dimanche 7 janvier 2024

Credo pour le théâtre (de Charles Dullin)

 

Portrait de Charles Dullin (1885-1949), acteur et metteur en scène par Constant Le Breton (1985)
L'image vient de ce site.

Parmi les grands noms du théâtre moderne français, il y Charles Dullin, acteur et metteur en scène qui, en compagnie de ses collègues du Cartel (Louis Jouvet, Gaston Baty et Georges Pitoëff), réformera l'art dramatique en mettant au centre de son travail le texte (et principalement les oeuvres du passé) et une vision forte de l'esthétique scénique et de la rigueur de sa pratique. 

Voici deux passages éloquents de cette affirmation, tirés de la petite plaquette Charles Dullin de la collection Mettre en scène chez Actes Sud-Papiers:

[p. 64-65] Mesdames, messieurs, quand je dis: «Il faut sauver le théâtre», je me dois d'en donner quelques raisons. La raison principale, c'est la passé qui nous la fournit. Peut-on évoquer la Grèce sans parler d'Eschyle? L'Angleterre aurait-elle la même figure sans Shakespeare? Le XVIIe siècle ne doit-il pas beaucoup à nos plus grands dramaturges? Entre toutes ces périodes éclatantes, le théâtre a subi des éclipses. Il a traversé souvent des siècles de nuit. Pourquoi est-il toujours revenu à la surface d'une manière aussi éblouissante? C'est parce qu'il est une des formes les plus sensibles de l'expression humaine, une des formes les plus vivantes de l'art. On retrouve le théâtre à l'origine de toutes les civilisations. Il répond à ce besoin des êtres de s'épancher, de sortir d'eux-mêmes. 

[...] Les commentaires du professeur le plus éminent ne remplacent pas la vie que prête un acteur à un personnage; une bonne représentation de Hamlet vaut mieux que tous les commentaires que les siècles ont accumulés. Ce n'est pas que dans les livres qu'il faut réserver une place au théâtre, c'est sur la scène.

samedi 6 janvier 2024

De Marcel Dubé... et du reste

Je me suis rendu au bout - lecture du temps des Fêtes! - de Marcel Dubé - Écrire pour être parlé de Serge Bergeron paru il y a quelques semaines.


Lire la biographie de Marcel Dubé, c'est rester avec une étrange impression: assister, page après page, au déclin exponentiel et irréversible d'un auteur dramatique. C'est rester avec une étrange impression: comprendre comment il est possible de passer de la lumière des projecteurs à l'ombre insidieuse de l'oubli... et souvent, par sa propre faute. C'est rester avec une étrange impression: prendre acte d'une œuvre colossale qui n'a pas été en mesure de traverser le temps. 

La vie de Dubé s'entrelace autour de succès prodigieux et, en parallèle, autour d'amertumes successives et de poursuites de chimères inaccessibles sur fond constant de manque d'argent.

Puis autour d'un combat, dans les années '60 et '70: celui de la langue parlée dans le théâtre québécois... avec un français correct (et littéraire) contre la pratique joualisante envahissante! Mais ce combat, à l'heure du grand bouleversement des Belles-Soeurs de Michel Tremblay, relèguera à tort ou à raison Dubé dans une écriture et des propos jugés désuets et dépassés. 

Monumental et incontournable, Dubé apparait dans cette brique terriblement humain et d'une affligeante vulnérabilité qui prendra plusieurs formes: physique, artistique, amoureuse, financière...

Cette biographie, sera une frappante illustration de la précarité du milieu culturel où le succès du jour ne garantira jamais celui de demain. Où les projets s'élaboreront à la chaîne sans jamais avoir la certitude de se rendre jusqu'à leur réalisation. Où l'artiste avancera parfois en s'enfermant lui-même dans un carcan qu'il sera difficile de quitter.

Une triste vie. 

vendredi 5 janvier 2024

J. P. Filion ou Les aléas de la vie d'un Censeur Municipal

Hier, j'ai publié un petit article publié en août 1931 où le Censeur Municipal des théâtres donne les grandes lignes de son encadrement. Et cette lettre est signé J. P. Filion. Qui est-il? 

Joseph-Philéas Filion est un grand nom de l'histoire du théâtre au Québec qui revient constamment: acteur réputé, il fait partie de nombreuses troupes dans cet âge d'or du début du XXième siècle, belle époque du mélodrame et du théâtre à la chaîne. Il participe à de très nombreux spectacles et y côtoie les autres grands noms: Julien Daoust, Palmiéri, Blanche de la Sablonnière, Fred Barry, Albert Duquesne, Léon Petitjean, Paul Cazeneuve. (Une biographie complète se retrouve ici.)

Le 26 février 1930 survient un scandale de moralité comme en témoigne ce reportage paru le lendemain dans La Presse (pour plus de détails, retour sur mon blogue):


Suite à cet événement, la Ville de Montréal crée, via son service de police (où il y a une Escouade de la moralité depuis 1909), le poste de Censeur Municipal pour les théâtres pour éviter toute autre attaque à la bonne vertu du peuple par le biais de la scène! La Patrie du 28 mai 1930 annonce que le premier (et seul, nous le verrons!) titulaire sera Filion qui passera ainsi de la lumière de la scène au côté obscur de la Force morale:


Le Devoir du 9 juillet 1930 confirme cette nomination:


Plein de bonnes intentions, Filion y va, dans Le Devoir du 24 juillet 1930, de ses objectifs:


Filion ne perd pas de temps et s'applique à la tâche. Le Devoir du 23 septembre 1930 annonce la fermeture d'un théâtre comme réprimande:


Pour plus de détails sur cette fermeture, il faut lire L'Illustration du 11 novembre 1930:


Le 29 novembre 1930, Filion publie, dans La Presse une lettre où il explique son travail selon son point de vue (je ne publie ici que cette partie en omettant la longue introduction où il raconte l'histoire de la censure à remontant à Philippe LeBel!):


La Presse du 9 février 1932 rappelle, en dix points qu'il faut lire comme les dix commandements de la vertu!, ces nouvelles mesures qui s'appliquent aux théâtres de la Ville (un peu dans la lignée de l'article publié hier) et qu'il faut, selon La Patrie du même jour, afficher dans les théâtres, sur la scène et dans la salle et respecter sous peine sévère:


Ses activités de censeur laisse à Filion assez de temps pour s'occuper de la mise en place d'une bibliothèque dédié au théâtre tel que le rapporte La Patrie du 12 novembre 1932:


Le Canada du 21 février 1934 fait mention d'une autre action de Filion...


... mais il semble que son travail ne soit pas au goût de tous et certains osent le critiquer comme le rapporte L'Ordre du 24 mars 1934:


Voici un autre sujet à débat - et pas des moindres puisqu'il s'agit de la pièce la plus jouée à l'époque! - que nous rappelle Le Devoir des 9 et 10 juillet 1934:



Mais ça semble grenouiller autour de Filion. Voici ce qu'en dit L'Ordre du 19 septembre 1934 (et plusieurs autres journaux publient des articles similaires):


Filion restera en poste. Respecté en tant qu'artiste renommé, respecté comme censeur, il participe au fil des années à de nombreuses manifestations artistiques, donnant des conférences et des entrevues sur différents sujets touchant le théâtre. Le 2 décembre 1939, Radiomonde publie une entrevue où il donne son opinion sur le milieu théâtral d'alors (la fin des années '30 coïncide avec la remise en question d'un fonctionnement épuisant qui alignera ce milieu hyperactif vers une professionnalisation):


Le 6 novembre 1940, il passe l'arme à gauche. Parmi les articles sur cette disparition, voici celui de La Patrie, le lendemain:


Pendant dix ans, il aura occupé ce poste de Censeur Municipal des théâtres... poste qui ne lui survivra pas si l'on se fie à La Patrie du 8 novembre 1940:


La disparition de ce poste ne signifie évidemment pas la fin de la censure. De nombreux autres cas surviendront dans les années suivantes (les plus importants seront en 1967 avec les Saltimbanques et les Ballets Africains) mais ils reviendront à l'Escouade de la moralité (créée en 1909) au sein de la Police de Montréal.

jeudi 4 janvier 2024

Quand le Censeur Municipal guette!

Les directeurs de théâtre ne pourront pas dire, en cette Rentrée 1931, qu'ils n'ont pas été avertis! Voici ce que publie Le Petit Journal, le 9 août de cette année-là, de la part de M. J.P. Filion, censeur municipal (rien de moins!):


Je reviendrai, dès demain, sur ce poste! 

mercredi 3 janvier 2024

Le mal du journalisme culturel... en 1923

Voici un sévère article du Devoir (du 7 août 1923) sous la plume de Gérard Pelletier) contre les autres journaux catholiques qui participent - pour l'argent, toujours l'argent! - à l'immoralité ambiante des théâtres en début du XXe siècle. `

Bien que ce soit l'un de mes sujets de prédilection que ce combat contre le mal du théâtre, cet article est intéressant parce qu'il appelle, il me semble (en faisant abstraction, en un sens, de la moralité), à une meilleure et plus rigoureuse couverture journalistique du théâtre au lieu de leur complaisance qui s'achète manifestement... 

Un siècle plus tard, où en sommes-nous?



mardi 2 janvier 2024

Quand Marcel Dubé parle de son théâtre (et de ses personnages)!

Photographie de Marcel Dubé tirée de BAnQ

Enfin, pas tant de son théâtre (ou de ses personnages) que du milieu canadien-français dans lequel celui(ceux)-ci évolue(nt).

Fort engagé politiquement pour les associations d'artistes et d'écrivains de son temps... chroniqueur acéré pour différents médias... auteur (archi)prolifique d'articles, de scénarios documentaires, de traductions, de téléthéâtres, de téléromans et bien entendu, de pièces dramatiques dans une époque où tout était à faire... pendant une vingtaine d'années, Dubé a transcrit - sans fard et sans ménagement - sa vision de son pays et de ses habitants, et c'est là que réside la force de son oeuvre. 

Voici, en deux passages puissants (tirés de la biographie Marcel Dubé - Écrire pour être parlé de Serge Bergeron qui vient de paraître chez Léméac) , comment il définit, au milieu des années '60 (en faisant référence à sa pièce Les Beaux Dimanches), son travail par rapport à la société d'alors:

[Page 201] Il aurait été facile pour moi de ne m'en tenir qu'à une classe de la société canadienne-française, la classe défavorisée. Je me suis efforcé au contraire de toucher divers milieux. Mais c'est finalement le même milieu canadien-français. Et le milieu canadien-français, je le vois comme ça, larvaire, incapable d'exprimer, sans force et sans culture, une société qui se survit - dans les classes privilégiées du moins - en prenant un coup et en convoitant la femme du voisin. Mon théâtre témoigne d'une servilité à un empêchement d'être. Mes personnages vivent une dépression initiale, essentielle. Même s'il est destruction et préconscience, mon théâtre est un appel à la vie et à la conscience, mais je ne sais pas quelle est cette vie, quelle est cette conscience. Mes personnages sont des ratés qui vivent leur destin jusqu'au bout. Tout chez eux part de l'émotivité et retourne à l'émotivité. Moi, j'écris au niveau des viscères.

Quelques années auparavant, en 1960, il y allait de cette autre description (toujours tirée du même bouquin), comme une variation sur le même thème:

[Page 155] L'homme d'ici, qui finira un jour par être semblable à celui d'ailleurs. L'homme abîmé et soumis que l'on rencontre au détour de la vie quotidienne. L'homme à demi vaincu qui a fumé patiemment l'opium de son histoire. L'homme qui sourit et qui souffre sans savoir pourquoi, devant qui les politiques et les clercs ont fait miroiter les illusions d'une grandeur à toute épreuve et d'une victoire inachevée. «Ton histoire est une épopée», lui demande-t-on de chanter sans cesse, tout en s'assurant qu'il continuera d'y croire et qu'il en restera là. Replié au fond de sa petite paroisse, protégé par l'ignorance que les élites ont cultivée chez lui avec amour, il croit posséder la seule vérité et la seule façon de vivre, pendant qu'à son insu, alors qu'il sommeille dans une assurance béate, les puissances mercenaires de la ruse, qu'il ne se soucie plus de reconnaître, tentent d'accaparer sa patrie, morceau par morceau. Ses droits, ses libertés à la petite semaine, on va les lui laisser pourvu que l'on reparte avec une bonne livre de chair fraîche.

Quand on lit tout ça, l'envie est grande de partir à la conquête de ce répertoire! Parce qu'il me semble avoir là de bonnes clés pour appréhender ses textes et ses personnages.

De mon analyse tout à fait personnelle et subjective, c'est un répertoire fortement inscrit au seuil de la Révolution Tranquille (pour une grande part). Un théâtre qui se pose comme un premier jalon, une reconnaissance des faits, d'un état tout déprimant soit-il... pour qu'advienne - si possible - une mutation, une transformation que certains appelleront avenir meilleur

dimanche 31 décembre 2023

Sur nos scènes (et dans le milieu) en 2023


Une année presque normale... même si la COVID s'est invitée dans quelques distributions au cours de l'année, bousculant quelques calendriers de répétitions. Mais ce n'est rien quand nous comparons avec les années antérieures. 

Voici donc quelques événements qui se sont produits au cours de la dernière année dans notre petit monde théâtral:

Le 17 janvier - c'est un peu narcissique mais je l'assume! - est paru mon premier bouquin, Les Mains anonymes suivi de Empire, publié aux Éditions Somme Toute.

Le 4 février, tombait le rideau de La Fiancée Juive, ultime production des Têtes Heureuses... et du coup, cette tombée de rideau signifiait la fin de cette compagnie de théâtre qui a apporté - par les actions combinées d'Hélène Bergeron et Rodrigue Villeneuve - une importante contribution à tout notre milieu.

Le 14 février, le député de Jonquière, Yannick Gagnon, a remis sa première Médaille de l'Assemblée Nationale à Guylaine Rivard pour l'ensemble de son oeuvre. 

Le 16 mars, les directions des compagnies saguenéennes se sont réunies avec l'archiviste de l'UQAC pour mettre en place, au sein de l'institution, un Fonds d'archives pour le théâtre professionnel régional. (L'intention y est mais l'action reste à enclencher!)

Le 18 avril, le Théâtre Les-Uns-Formels, fondé par Maxim St-Pierre «pour rendre le théâtre accessible à tous», donne sa première représentation.

Le 31 mai,  l'UQAC rapporte que Jean-Paul Quéinnec se voit octroyer une subvention de 170 000$ du FQRSC, pour soutenir, pendant trois ans, sa recherche Écritures du vivant en co-paysage pour l’exploration d’une scène écologique intitulé.

Le 3 juin, Dany Lefrançois (de La Tortue Noire) et Lison Vézina (fondatrice du Frou-Frou) sont intronisés à l'Ordre du Bleuet. 

Le 10 juin, la FQTA tient, à Sherbrooke, la 16e édition du Gala des Arlequins (qui récompense les artisans du théâtre amateur québécois) où s'y démarque la production Ta maison brûle du Théâtre Mic Mac (Meilleure production Comédie dramatique 2023) et où le prix remis (une oeuvre graphique) a été réalisé par Christian Roberge. 

Le 12 juin, Eugénie Capel et Marilou Guay Deschênes annoncent la création du collectif Baba Yaga destiné à explorer diverses pistes de création en arts vivants, au cours de cercle de laboratoires (une première cohorte de huit artistes se mettra en place en août).

Le 13 juin, le Théâtre À Bout Portant dévoile, sur les réseaux sociaux, son nouveau logo, une réalisation de Patrick Simard. 

Le 30 août, les médias régionaux font état de difficultés financières au sein de l'École Nationale d'Apprentissage par la marionnette (ENAM) qui mettent sérieusement en cause sa viabilité et la poursuite de sa mission (à la fin de l'année, les choses se sont rétablies).

Le 4 octobre, La Tortue Noire annonce, sur ses réseaux sociaux, que sa marionnette L'Autre s'est vue décerner le Prix Initiative de l'AVIAMA (à l'international) qui «récompense une action novatrice qui contribue à mettre en valeur les arts de la marionnettes et à encourager leur reconnaissance par un large public». 

(C'est hors région, mais quand même fort important: le 5 octobre, le Prix nobel de littérature est remis au dramaturge Jon Fosse.)

Le 28 octobre, Marie-Pierre Fleury annonce son départ du Théâtre Les Amis de Chiffon après huit ans à la direction générale et artistique de la compagnie.

Le 9 décembre, il sera annoncé que c'est moi qui lui succédera!

Décès qui ont affecté le monde du théâtre: Michel Côté, Pierre Collin, Lyette Goyette, Georges Banu, Viola Léger, Jorge Lavelli.

Encore une fois, il se peut que j'oublie des trucs importants... en quel cas il est possible des les ajouter via les commentaires! 

samedi 30 décembre 2023

Sur nos scènes, en 2023!


2023 tire à sa fin et quand nous regardons par-dessus notre épaule, nous pouvons voir, dans son sillage, de nombreuses représentations qui auront su se frayer un chemin dans une offre culturelle toujours plus dense: elles seront, si je compte bien, plus de 275 en au moins 40 productions recensées! Notre milieu théâtral régional est, à n'en pas douter, fort actif! 

Voici donc la liste (le plus en ordre chronologique possible) de ces productions et activités théâtrales qui se sont tenues cette année sur le territoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Il se peut, bien entendu, qu'il me manque des informations. On pourra les rajouter en commentaire.

Pour marquer d'un simple regard les différentes catégories qui émaillent cette liste, je propose donc cette petite légende: les productions professionnelles (par les compagnies/artistes), les recherches (avec présentations publiques) et autres événements professionnels à caractère théâtral, les productions de loisirs d'importance (par des troupes récurrentes) et autres événements de loisirs à caractère théâtral, les productions académiques universitaires.

Dans cette liste, je ne considère que les trucs faits ici, par les organismes et artistes d'ici et non pas les spectacles des grandes centres en tournées (donc le théâtre présenté chez nos diffuseurs). 
 
Les Mains anonymes
troisième version, par le Théâtre 100 Masques;

La fiancée juive, par les Têtes Heureuses;

Baluchon en reprise, par le Théâtre Les Amis de Chiffon;

Ribambelle marionnettes - spécial hivernal en reprise, par le Théâtre Les Amis de Chiffon;

La Migration des Peuples en reprise, par le Théâtre À Bout Portant;

La faute à Eve, par Marilou Guay-Deschênes (projet de fin de bacc.), UQAC; 

Le petit cercle de craie en reprise, par La Tortue Noire;

Arlequin, valet de deux maîtres, par le Théâtre des 4 Planches;

Lecture publique - Un voyage à travers 25 ans de créations, par le Théâtre CRI;

Tu te souviendras de moi, par le Théâtre Mic Mac

Mauvais casting, par la troupe L'Orange bleue (Cégep de Jonquière);

Tarte aux pommes, par la troupe Les Mal Avenants (Cégep de Chicoutimi);

La théorie de l'échec, par le Théâtre Les-Uns-Formels

Tragôdos, pour le cours Production théâtrale, UQAC;

Dix cordes, discorde, par la TÉTU (Troupe Étudiante de Théâtre de l'UQAC);

Brussels 2.0, par Marie Gaelle Verspecht (projet de fin de maîtrise), UQAC; 

Double assassinat dan la remorque en reprise, par le Théâtre du Faux Coffre;

Couples, par la Troupe du Vieux Couvent de St-Prime

Laboratoire sur le rituel, par le Théâtre CRI

Sortie de secours, par le Théâtre À Bout Portant

Théâtre d'épouvante - soirée grandguignolesque, par le Théâtre 100 Masques;

L'Autre dans la cité, par La Tortue Noire;

La Fabuleuse histoire d'un Royaume, par Diffusion Saguenay;

La Grand' Mariée, par Mylène Leboeuf-Gagné;

Repas de famille, par la Troupe Les Zanimés;

Amour et choc temporel, par La Route des Légendes;

Sous les feux de la rampe, par La Route des Légendes;

Pétoche et Ouananiche, par La Route des Légendes;

Rock'n roll et mélodrame, par La Route des Légendes;

Histoires d'un soir
, par le Théâtre des 4 planches;

Arlequin, valet de deux maîtres en reprise, par le Théâtre des 4 planches;

Laboratoire - Multiplicité des Voix, Corps, Alliés: la puissance du choeur, par Sophie Bouchard Tremblay, collectif Baba Yaga

Itinérance en reprise, par Guylaine Rivard/Théâtre CRI dans le cadre du FIAMS;

Strict minimum en reprise, par le Théâtre À Bout Portant dans le cadre du FIAMS;

Pantition, par Mylène Leboeuf-Gagné dans le cadre du FIAMS;

Un gamin au jardin en reprise, par La Tortue Noire dans le cadre du FIAMS;

Ribambelle marionnettes - spécial estival en reprise, par le Théâtre Les Amis de Chiffon dans le cadre du FIAMS;

La Bombe, en développement, par Bruno Paradis/Anick Martel;

Moire, par Eugénie Capel/Théâtre CRI;

Le Parc DESillusions, par le Théâtre Mic Mac;

Laboratoire - De l'écran à la scène, par Marilou Guay Deschesnes, collectif Baba Yaga

Laboratoire - Arts visuels et codes théâtraux, par Joëlle Gobeil, collectif Baba Yaga

Le vieil homme et la merde, par le Théâtre du Faux Coffre

ILoveU, par le Théâtre du Mortier

Moire, par Eugénie Capel/Théâtre CRI;

Laboratoire - Le son dans son corps, par William Pedneault, collectif Baba Yaga

Ç't'encore Noël, par le Théâtre 100 Masques

Île à Dumais, par Étienne Genest (projet de fin de maîtrise), UQAC; 

Baluchon en reprise, par le Théâtre Les Amis de Chiffon.

Puis il y a eu des sorties extra-régionales pour nombre de productions d'ici: Le Petit cercle de craie, Kiwi, Ogre, Ainsi passe la chair (dont une version en espagnole) pour La Tortue Noire, Strict Minimum, Sortie de secours et La Migration des peuples du Théâtre À Bout Portant, Baluchon du Théâtre Les Amis de Chiffon et  Anthropophagique de Jean-Paul Quéinnec dans le cadre du Jamais Lu Mobile. 

À cette liste pourraient s'ajouter toutes les soirées faites par l'Imprévu Improvisation et toute la recherche du collectif pour la Dramaturgie sonore qui se déploie sur plusieurs mois et plusieurs endroits.

Pourraient s'ajouter aussi toutes les sessions de formations et ateliers tenues au cours de l'année par les différentes compagnies; tous les laboratoires et répétitions mis en place pour de prochaines productions; toutes les lectures publiques; tous les spectacles faits dans des cadres académiques (niveaux primaire, secondaire, collégial); tous les spectacles reçus en tournée, venus des grands centres (le fait des diffuseurs un peu partout sur le territoire).

Encore une fois, il se peut que j'oublie des trucs. En quel cas, on me le fera savoir et je pourrai les rajouter! 

vendredi 29 décembre 2023

Dubé après Shakespeare!

 

Après quelques jours passés dans l'univers du théâtre élisabéthain, voici que je plonge quelques siècles plus tard (ce sont ces écarts - et ces rapprochements! - qui me séduisent le plus dans le grand répertoire  qui compose mon champ de pratique!) dans le monde de Marcel Dubé, avec cette nouvelle biographie de Serge Bergeron, Marcel Dubé - Écrire pour être parlé, paru il y a quelques semaines chez Léméac

Une biographie que j'avais bien hâte de lire... parce que je dois le confesser: de Marcel Dubé, je ne connais finalement bien peu de choses sinon ses œuvres principales (Au retour des oies blanches, Zone ou Un simple soldat) que j'ai dû lire, comme plusieurs de mon âge, sur les bancs du Cégep ou de l'Université... ce qui n'est pas vraiment le meilleur contexte pour l'apprécier, d'autant que son écriture est quand même marquée par son époque qui n'est plus la mienne.

Car c'est aussi cet encombrant cliché - répertoire vieillot et daté - qui m'a toujours un peu tenu loin de ce monumental et prolifique auteur, pilier incontournable de notre dramaturgie québécoise, mais malencontreusement artiste méconnu et , en un certain sens, oublié (lui qui n'est décédé qu'en 2016) par les générations suivantes. 

Cette biographie sera donc une lecture de réhabilitation. 

C'est donc avec bien du retard - honte à moi! - que je pars à la découverte de celui dont les textes ont fait vibrer les spectateurs et les téléspectateurs durant plusieurs décennies... de celui qui a tendu, en son temps, un miroir sans fard à une société québécoise en (dé)construction! Et c'est précisément pour ce dernier point que ses pièces resteront essentielles à notre histoire dramatique. 

Pour accompagner (ou remplacer) cette lecture, il y a cette série, Mémoires: Marcel Dubé raconte, en 18 épisodes de trente minutes, produite en 1989 par Radio-Canada (et toujours disponible sur OhDio).