dimanche 12 avril 2020

Une cause qui fera jurisprudence...

Voici une petite histoire juridique fort intéressante concernant les droits d'auteurs sur les oeuvres françaises... qui commence en 1912 pour aboutir 5 ans plus tard... 

Le Devoir, 26 juin 1913:


Difficile de trouver des informations sur les protagonistes. Charles Joubert est un éditeur parisien soit. Les Geracimo sont d'illustres anonymes de nos jours. Et le Théâtre Liberty était plutôt un cinéma... mais qui présentait, dans les entractes, des petits spectacles... dont ceux en cause! 

J'ai au moins tenté d'en savoir plus sur les pièce mentionnées: l'opérette Le crime de Passy de L. Martin...  l'opérette Au Coq Huppé de Villemer et Delorimel (musique de A. Banès) créée à Paris en 1897... quant à l'autre, niet.

La cause sera longuement débattue, de cour en cour. Pour aboutir à la cour suprême. 

La Presse, 16 mai 1916:


La Presse, 6 novembre 1916:


La Convention de Berne pour la protection des oeuvres littéraires et artistiques (plus de détails ici et ici) a été signée par 175 pays, dont le Canada, en 1886.

La Presse, 27 mars 1917:



samedi 11 avril 2020

Les belles manières


Un peu plus de légèreté, ce matin... parce qu'il faut parfois savoir sortir de l'indécence, de la moralité, de la censure et de la mainmise du clergé sur le théâtre du début du XXe siècle! 

Alors voici, aussi savoureux qu'un chocolat de Pâques, une chronique grinçante, parue le 20 novembre 1907 dans La Presse, sur les bonnes manières quand on assiste à un spectacle!


Bon. Chose rare: je sors un peu du contexte théâtral! J'ai cherché à en savoir un peu plus sur ce Laurent Bart... chercher à savoir s'il venait du monde culturel. Je n'ai pas vraiment trouvé sinon qu'il semblait tenir une chronique régulière dans La Presse. Toutefois, j'ai trouvé un article dans le journal La Croix (20 février 1907) qui vilipende le pauvre Laurent Bart avec une virulence surprenante... au point de le publier ici même s'il ne s'agit pas de théâtre:


Ça jouait dur entre les journaux de l'époque!

vendredi 10 avril 2020

Au temps des mystères...

En ce Vendredi Saint, voici deux tableaux illustrant les plus grandes scènes de la Passion du Christ, sujet de prédilection de ces spectacles à grand déploiement qu'on appelait les mistères (qui s'ortographierait mystères un peu plus tard):

Le mistère de la Passion, 1547


C'est là un sujet théâtral si important que Michel Corvin, dans son Dictionnaire encyclopédique du théâtre, en fait une entrée distinctive:

Mystère de la Passion: C'est le mystère par excellence. Juxtaposant blagues triviales et théologie raffinée, la Passion déroule l'histoire du Christ comme un immense livre d'images.

Les premières Passions datent du début du XIVe siècle (Passion du Palatinus). Il est peu probable qu'elles proviennent du drame liturgique, qui traite très rarement de la Passion. La source en serait plutôt des narrations de jongleurs (surtout la Passion des jongleurs), remaniées et réarrangées par des confréries pour dire à plusieurs ce qui était initialement le texte d'un seul. De taille moyenne au XIVe siècle (4 500 vers pour la Passion du manuscrit de sainte Geneviève), elle grandit ensuite démesurément: 25 000 vers pour celle de Mercadé (dite Passion d'Arras, vers 1440), 35 000 pour celle de Gréban (vers 1450), ensuite augmentée des ''additions et corrections'' de Jean Michel (1486). Cette dernière version (jusqu'à 65 000 vers) servira désormais de base aux représentations. De tels chiffres montrent bien l'ambition de la Passion d'être une somme: son espace, c'est l'univers et l'on y va en quelques pas de Rome à Jérusalem; sa durée, c'est l'histoire du monde depuis sa création; son contenu, c'est le seul événement fondamental pour un chrétien: la mot de Jésus rachetant le péché originel.

Que l'on n'imagine pas pour autant des oeuvres d'un sérieux réfrigérant: les auteurs font volontiers place aux plaisanteries de bergers, à la ''mondanité'' de Marie-Madeleine, au rire gras des bourreaux ou aux insultes des diables. Il y a dans ces Passions tout une humanité grouillante, fort semblable à celle des retables peints ou sculptés à l'époque. Les bourreaux, notamment, y ont un rôle de premier plan: clowns sadiques, ils dominent l'action pendant des heures entières. Moins pour distraire le populaire (comme on l'a trop dit) que parce qu'ils sont indispensables à la pédagogie théâtrale de l'oeuvre: il faut que le spectateurs ressente une trouble attirance pour ces tortionnaires drôles et rie avec eux pour se repentir ensuite d'avoir ri et se sentir pleinement pécheur, indigne de la rédemption et cependant sauvé par le Christ. Les autres personnages, surtout ceux de premier plan, n'ont malheureusement pas le même relief: hormis quelques beaux passages (les lamentations de Marie chez Gréban, par exemple), le Christ et les apôtres ont un texte explicatif et descriptif, souvent délayé et insipide. Il serait cependant injuste de  juger selon nos critères littéraires de vers qui n'ont été écrits que pour la représentation, soutenus qu'ils étaient alors par la musique et le clinquant des effets visuels.

Pour terminer, voici un lien menant vers ladite version  d'Arnoul Gréban (1420-1470) du Mystère de la Passion, celle d'Arnoul Gréban (1420-1470) écrite vers le début du XVe siècle (avant 1452, selon les spécialistes).

mercredi 8 avril 2020

En mémoire de Ghyslain Tremblay

Le comédien natif de Jonquière, Ghyslain Tremblay est décédé.

Il a fait ses débuts ici, à l'époque glorieuse du théâtre amateur des années 70. Il  a fait partie de cette éblouissante cohorte d'artistes - les Rémy Girard, Marie Tifo, Michel Dumont, Louise Portal et compagnie - qui a notamment joué avec La Marmite de Ghislain Bouchard... avant que de passer lui aussi à la grand'ville, sur la scène et à la télévision!

Que de rôles il nous laisse en souvenir! 

Je cherchais, dans les archives de la BaNQ pour trouver des informations. Et voici tout un portrait de lui, publié en décembre 1998 dans le Progrès-Dimanche, sous la plume de Madame Christiane Laforge (qui m'en a gentiment autorisé l'usage):


Mes sympathies à ses proches et à sa famille.

Les moutons noirs du théâtre... au début du XXe siècle

Oui, la Belle Époque que ce début du XXe siècle!

Le clergé dominait ses ouailles et dans cette hiérarchie, l'Archevêque de Montréal (Bruchésie) avait, semble-t-il, de la broue dans le toupet en matière de théâtre. 

Après avoir fait de multiples sorties (mon blogue se fait le vaillant rapporteur de celles-ci!), il devait aussi asséner des interdictions formelles... comme celle ayant frappé le Théâtre des Nouveautés en 1906 (la petite histoire ici). Ou encore, comme celle s'abattant, telle la foudre, sur le Théâtre Royal (habitué, par ailleurs, aux controverses si je me fie aux nombreux articles au fil des ans) comme le rapporte le journal La Vérité du 22 mai 1909:


Pourquoi cette interdiction? Probablement (c'est une supposition...) suite à la controverse de la danseuse Millie de Leon dont j'ai parlé ici, il y a tout juste un mois... Une supposition donc... mais en même temps, confirmée, en quelques sortes, par un article qui vilipende, dans la même édition du même journal, les confrères de La Presse:



mardi 7 avril 2020

Quand on regrettait la censure...

Je ne le dirai jamais assez: le contexte socio-religieux dans lequel notre théâtre a pris naissance (à de très nombreuses reprises!) était difficile. Cette belle histoire s'est déployée tant bien que mal entre les interdictions du haut clergé, ses mandements, ses condamnations. Entre les sermons contre l'indécence de la scène, son immoralité. Entre les règlements municipaux et les bureaux de censure.

Et les échos de ce combat quasi épique ont perduré (mon blogue s'en fait presque une spécialité!)... et perdurent toujours, d'une certaine façon, se métamorphosant sous les assauts de la bien-pensance.

En 1947, le 27 mars, le Devoir  y allait d'un article de Jacques de Grandpré sur la moralité de nos scènes... un texte qui aurait aussi bien pu être écrit en 1847...


Oui. Ces débats de (im)moralité et de censure auront encore de beaux jours et ressurgiront notamment (en bien ou en mal?)... en 1967 (avec l'histoire d'Équation pour un homme actuel es Saltimbanques)... en 1976 (avec l'histoire des Fées ont soif)... en 1996 (avec l'histoire de Nudité, un spectacle de Grand Théâtre Émotif dont je parlerai assurément bientôt!)... en 2011 (avec l'histoire du Cycle des femmes du TNM... avec Bertrand Cantat)... à la limite, on peut penser aux spectacles SLAV et Kanata de Robert Lepage...

À chaque fois la question fondamentale reste la même: où trace-t'on la ligne?

lundi 6 avril 2020

Quand Réjane débarque...

Les grandes tournées du XIXe et du XXe siècle, qu'elles soient américaines ou - comme celle en question ici - européennes, ont certes bousculé la façon de faire et de voir le théâtre sur un territoire où l'art dramatique peinait à s'implanter durablement. Mais surtout, elles ont, aux dires de plusieurs gardiens de la vertu (ecclésiastes, journalistes, cercles de tout genre, etc.), altéré la moralité du bon peuple canadien-français.

Donc voici que s'annonce, en 1904-1905, une tournée de la grande Réjane (elle aussi, contemporaine de Sarah Bernhardt). On dit d'elle (ici) qu'elle est la souveraine incontestée du genre comique et brillant, mais aussi fine interprète dramatique. Les spectateurs admirent en Sarah Bernhardt un idéal grandiloquent, tandis que Réjane les réconcilie avec la réalité, sublimée par un jeu théâtral qui garde le charme du naturel. Interprète aussi pétillante que sensible, Réjane est la reine incontestée du Boulevard.



De partout, on veille... comme en fait foi cette publication du journal La Croix, 14 janvier 1905:


Je suis donc remonté pour trouver, dans La Presse de ce début janvier, ces annonces cochonnes qui ont tant déplu. Mais je n'ai pas grand chose (d'autant que, comme toujours, la seule édition qui manque est celle du 6 janvier 1905... qui devrait être l'édition maudite si je me fie à  la date de la missive) sinon cette minuscule réclame du 4 janvier qui donne le programme - et c'est probablement là le noeud de l'affaire - du His Majesty's, une des grandes salles de l'époque.


dimanche 5 avril 2020

Toujours le théâtre!

Le bon journal La Vérité s'élève une nouvelle fois contre le théâtre en ce 10 octobre 1894. Cette fois, plus précisément, contre les tentatives acharnées pour implanter, à Montréal, une troupe française. Le rédacteur se déchaîne dans une rhétorique toute pétrie de moralité et de valeur chrétienne. En plein le genre d'article qui me plaît: 


samedi 4 avril 2020

La mort de la Duse...

Voici (tiré de l'article de M.-E. de Bonneuil, Au pays de la Duse, publié en septembre 1937 dans la Revue des deux mondes) le récit du décès - de la sortie théâtrale! - d'une des grandes tragédiennes, contemporaine (et rivale) de Sarah Bernhardt: Eleonora Duse.


La Duse, c'est une incarnation fascinante du Théâtre, une immense interprète (moins flamboyante, peut-être que sa rivale), dont j'ai parlé à de nombreuses reprises sur ce blogue (les billets se retrouveront en file ici).

En terminant, voici quelques photographies de cette magnifique actrice:



vendredi 3 avril 2020

Du radio-théâtre... encore...

Je continue ma quête sur l'histoire du radio-théâtre. Enfin, pour être plus précis, sur la réception de ce mode de spectacle. Tant pour les artistes que pour les auditeurs...

Voici un petit encadré trouvé dans la revue Le Samedi, paru le 19 août 1922:


jeudi 2 avril 2020

Du théâtre en confinement

Le confinement actuel et les décisions de l'UQAC provoquent de drôles de conséquences... comme celle de donner le cours Atelier de création théâtrale à distance...


Ce cours portait avant le nom de Dramaturgie et mise en scène. Il a, depuis, été scindé en deux cours succesifs (et intensifs): soit Atelier de conception théâtrale dans lequel les étudiants - en équipe - préparent un projet de mise en scène (à savoir texte, esthétique, scénographie, costumes, son, projection, etc.) qui se donne avant la mi-session... suivi, au retour du congé, d'Atelier de création théâtrale dans lequel ils doivent concrétiser le tout pour se rendre à une série de trois représentations à la fin de la session.

Comme son nom l'indique, le cours est un laboratoire, un cours pratique. Il s'agit donc d'un enseignement par accompagnement, personnalisé... et non pas d'une transmissions de notions théoriques

Mais voilà. 

Cet Atelier de création théâtrale a à peine débuté qu'il s'est buté au contexte pandémique alors que l'UQAC suspendait ses activités et fermait ses portes. Depuis, les consignes de l'institution ont demandé de faire terminer la session aux étudiants par des moyens alternatifs.


Repenser le cours. Revoir les objectifs. Réaligner les demandes. C'est donc ce matin que le cours a repris... par Zoom... pour partir le laboratoire sur de nouvelles bases: faire du théâtre en confinement!  Un défi de taille. Une opportunité de sortir du cadre et des conventions?

Nous devons donc, par la force des choses, explorer de nouvelles zones, changer les paradigmes. Le saut est fait.

C'est là un groupe allumé (il manque trois étudiants sur la photo, pour des questions d'écran!)... bien hâte de voir ce que ça va donner! Rendez-vous les 23 et 24 avril prochains!

Un bon professeur est celui qui apprend encore avec ses élèves?

mercredi 1 avril 2020

Une histoire de chaise


De quelle façon mettre en scène? De quelle façon aborder les acteurs? Comment donner une directive, se faire comprendre, inspirer, créer avec le comédien? Bien difficile à dire. C'est pourquoi je trouve bien amusant ce passage (pages 68-69) du bouquin La direction d'acteurs peut-elle s'apprendre? de Jean-François Dusigné, publié en 2015 chez Les Solitaires intempestifs... 

 [...] Imaginons par exemple que le directeur d'acteur veut amener son interprète à se rendre vers une chaise à un moment donné [...]:

a) Demande explicite:
Standard: Va à la chaise.
Aversive: Va à la chaise, bordel!
À topographie aversive: Tu ferais mieux d'aller à la chaise!
Intraverbale: Je veux que tu ''voles'' vers cette chaise comme un papillon.
Promotive: Prends du bois et fabrique une chaise.
Pour l'information: Est-ce qu'il y a une chaise en coulisse?
Standard non vocale: (le directeur effectue un mouvement de la main qui part de l'endroit où l'acteur se trouve jusqu'à la chaise qu'il pointe finalement du doigt).

b) Demande ambiguë:
Ambiguë standard: Il faudrait que tu fasses quelque chose avec cette chaise.
Déguisée: Quelle belle chaise! Ça donne envie d'y aller.

c) Demande adoucie:
Avec formule de politesse: Peux-tu aller à la chaise, s'il te plaît?
Avec élan affirmatif:  Pourrais-tu aller à la chaise?
Aversive subtile: J'ai peur que tu sois en retard pour aller à la chaise. 
Avec ''renforçateur'' conditionné donnant-donnant:  Peux-tu aller à la chaise, mon bon ami?
Adoucie non-standard, pour échapper à l'action de l'acteur venant s'asseoir de lui-même sur la chaise: Le technicien m'a dit qu'on ne te verrait pas si tu t'assieds à la chaise en ce moment donné là!

d) Extension de la demande: 
Textuelle, lisant la didascalie: ''Il va à la chaise.''
Superstitieuse: Que Dieu guide tes pas vers la chaise.
Magique, regardant la représentation depuis la salle et disant à voix basse: Allez! Maintenant! Va à la chaise!

C'est limite caricatural... mais fichtrement vrai! En fait, je me reconnais, me vois et m'entends dans plusieurs de ces descriptions! Ce que ce passage ne raconte pas, ce sont toutes les manières que l'acteur pourra tenter, tous les gestes qu'il posera. Toute la partie échange entre le metteur en scène et l'interprète. La négociation. La recherche dynamique entre ce qui est proposé et ce qui est fait (p.64):

Il y a [...] dans la notion de direction d'acteur un compromis en fonction duquel l'acteur dirige également le directeur vers certains types de sélections et de directives. Autrement dit, la sélection du directeur est une fonction de ce que l'acteur fait, et ce que l'acteur fait est une conséquence donnée à la directive du metteur en scène.